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L’obscur nouveau pilote d’Air Littoral

mardi 10 février 2004.

Officiellement, tout va bien. En redressement judiciaire depuis le 21 août, Air Littoral a enfin retrouvé un repreneur, un vrai : la Filature du Favreuil, filiale du groupe Alain Duménil. Ne reste plus qu’à attendre l’avis, mercredi, du Conseil supérieur de l’aviation marchande. Pourtant, cette nouvelle est loin d’assurer le rétablissement de la compagnie qui navigue depuis l’été entre fausses reprises et nouveaux délais. Toujours aussi critiquée pour sa gestion (Libération des 24 et 25 janvier), Air Littoral continue d’accumuler les pertes. L’Union fédérale des aériens UFA-CFDT   a d’ailleurs demandé hier la « constitution d’une commission d’enquête parlementaire pour examiner les causes des échecs industriels », tout en déplorant les « vagues de suppressions massives d’emploi » subies par le groupe. « C’est hallucinant qu’Air Littoral n’ait pas encore été liquidée », estime un créancier. En novembre, un fonds d’investissement italien, Seven Group, s’était présenté comme repreneur, avec une promesse d’investissement de 11 millions d’euros qui ne sont jamais venus. La Filature du Favreuil est-elle un repreneur plus crédible ?

  • 1. Que prévoit la reprise ?

Jeudi 4 février, 18 heures. Après deux reports et une journée de tractations, Bernard Calcei, le président du tribunal de commerce de Montpellier, lit la décision. Les juges consulaires valident le « plan de cession » présenté par la Filature du Favreuil, filiale du groupe Alain Duménil. A tout le moins, le président a fait une erreur de lecture.

Car sur le plan présenté au tribunal, la Filature du Favreuil a fait « une offre de reprise des actifs d’Air Littoral ». Les conséquences ne sont pas négligeables. Amputée depuis le 4 décembre de 15 avions et de 250 salariés, la compagnie va encore subir une cure d’amaigrissement : 152 emplois supprimés sur un total de 442 et une flotte ramenée à 10 avions.

Avec un plan de cession, la nouvelle société constituée par la Filature du Favreuil aurait dû financer le plan social concernant les 152 salariés non repris. Avec une offre de reprise des actifs, la note revient à l’Etat. Ne reprenant que les actifs, la Filature du Favreuil n’est ensuite liée ni par l’obligation d’injecter de l’argent dans le capital de la compagnie, ni par celle d’en assurer la pérennité, contrairement aux Italiens de Seven Group. Tout juste s’est-elle engagée à verser 7,5 millions d’euros au cours de l’année 2004. Et pour alimenter la trésorerie, elle compte sur les deniers publics, dont 4,1 millions d’euros prêtés par la Région.

  • 2. Qui est vraiment le repreneur ?

Le repreneur est, texto, « la Filature du Favreuil, société du groupe Alain Duménil, ou toute autre société que ce dernier entendrait [lui] substituer ».

Première surprise, le groupe Alain Duménil n’existe pas. Son conseil, l’avocat parisien Jean-Marc Sanchez, nous l’a confirmé. Alain Duménil, héritier de la banque d’affaires Duménil-Leblé rachetée par l’homme d’affaires belge Carlo De Benedetti, est bien le propriétaire ou copropriétaire de sociétés dans l’immobilier (Acanthe Développement) et la haute couture (Jean-Louis Scherrer, Emmanuelle Khanh, Stephane Kélian et d’autres), mais aucune ne vient juridiquement consolider le bilan d’un groupe.

Deuxième surprise, le lien entre la Filature du Favreuil et Alain Duménil se niche derrière des sociétés-écrans logées en Belgique (Belfroi).

  • 3. Qui est la Filature du Favreuil ?

Il y a des années qu’on ne file plus ni soie ni textile synthétique au 30 de la rue du Favreuil à Roubaix, ni ailleurs, d’ailleurs. A l’adresse de l’établissement, il n’y a plus ni téléphone ni salariés. Dans les comptes, les lignes stocks, achats, charges de personnel des derniers exercices sont vierges. Commissaire aux comptes, le cabinet rémois Mazars et Guépard n’a donc pas passé des heures pour arrêter des comptes où figurent principalement des produits financiers.

Ce cabinet s’était signalé en 2002 en réalisant, à la demande du gouvernement, un audit sur Air Littoral et en concluant à une « gestion saine » de la compagnie, lui permettant ainsi de bénéficier d’un prêt public de 7 millions d’euros.

La Filature du Favreuil est une société par actions simplifiée au capital de 114 000 euros, en sommeil. Ce n’est pas la seule bizarrerie de cette société créée en 1955. Au siège, 23, rue Jean-Giraudoux à Paris XVIe, il n’y a personne non plus pour répondre au téléphone. Comme les 29 autres sociétés présidées par Claude Allard, ancien industriel du Nord, la Filature du Favreuil est logée par Cides, une société de domiciliation à 70 euros hors taxes mensuels. Claude Allard n’en est pas le président, mais le « représentant par un pouvoir » de son unique actionnaire, la société Belfroi, logée à Bruxelles. Belfroi ayant pour coactionnaire Alain Duménil.

  • 4. Pourquoi faire durer Air Littoral ?

Les salariés ne sont pas dupes. « Merci au tribunal de commerce qui permet à la grenouille Filature du Favreuil de se faire aussi grosse que le bœuf. On sait comment se termine la fable de La Fontaine », souligne Franck Souvignier, représentant des pilotes au comité d’entreprise.

« Sous couvert de reprise, on est en droit de se demander si on n’essaie pas d’occulter des réalités inavouables en attendant des échéances électorales », s’interroge Jacques Guyot, un autre représentant du personnel.
Une hypothèse partagée par nombre de salariés : Jacques Blanc, le président du conseil régional, dont le fils est aujourd’hui administrateur judiciaire d’Air Littoral, et Marc Dufour, l’ex-actionnaire majoritaire et patron de la compagnie, ont tout intérêt à ce qu’elle continue à voler jusqu’aux élections régionales.

Et pour cause : tous les deux se présentent aux élections, le premier sur la liste UMP, le second sur la liste UDF. Candidat à sa succession, Jacques Blanc pourra se donner une image de « sauveur ». Craignant d’ailleurs que les candidats à la reprise fassent défaut, il a, en coulisse, sollicité les services d’un autre ami, Dominique Renucci, ex-président du directoire de la Caisse d’épargne, pour se déclarer. Le second, Marc Dufour, qui s’est présenté dans Midi libre comme « le gestionnaire dont la région a besoin », n’a pas davantage intérêt à voir son image écornée. Air Littoral liquidée, on pourrait lui en imputer une part de responsabilité, lui qui était aux commandes jusqu’en juin 2003 et qui a continué à percevoir un salaire jusqu’au 15 novembre.

Voir en ligne : Libération

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