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Quatre dé-moralisations

vendredi 13 juin 2003.

Classe politique, médias, pouvoir judiciaire, monde des affaires : tous ces piliers de la vie démocratique française sont ébranlés un à un.

es Français vivent apparemment résignés les étapes successives d’une grande dé-moralisation. Je ne veux pas dire par-là que le moral n’y est plus ­ encore que l’explosion des revendications catégorielles en soit probablement le signe ­, mais que nous allons de désillusions en désillusions qui ébranlent, l’une après l’autre, les croyances indispensables à la vie démocratique.

La première dé-moralisation a touché la classe politique. Elle ne date pas d’hier. Les mensonges et malhonnêtetés de Mitterrand ont initié le processus au nom du machiavélisme politique. Les « affaires » (Tapie, Mellick, Carignon, Crédit Lyonnais, Roland Dumas, Elf maintenant) ont suivi. Jospin, puis le gouvernement actuel ont bien cherché à redonner une place à l’honnêteté et à la sincérité en politique. Mais ce n’est pas avec un Président en situation répétée de délinquance économique, depuis ses frais de bouche quotidiens mirobolants à la Mairie de Paris jusqu’à ses billets d’avion pour deux payés en cash sans oublier le financement de ses officines politiques, qui pourrait décemment inverser le courant. L’immunité-pschitt a du bon pour qui en bénéficie, mais elle ne permet guère de dispenser les leçons de vertu. Quand la tête du poisson est pourrie...

La seconde dé-moralisation a touché le monde des affaires. Les spéculations à la Haberer (Crédit Lyonnais), puis à la Messier (Vivendi) ou à la Bon (France Télécom), les parachutes en or pour les incompétents doués au moins d’esprit de prévoyance, les primes d’arrivée exorbitantes (le golden hello de 850 000 euros de Corbet chez Air Lib), ces stock-options qu’on lève, exerce ou rachète à tour de bras, ces salaires fous inversement proportionnels au cours des actions (Tchuruk chez Alcatel), tout ceci a projeté une suspicion désormais durable sur l’ensemble du monde du patronat et de l’entreprise. On voit moins en ce moment le baron Seillière (lui-même peu clair dans le portage d’Air Liberté par son holding) dispenser ses leçons patronales quasi quotidiennes de gestion politique et de morale : il a raison de faire profil bas dans une telle débâcle où malhonnêteté, délire des grandeurs et incompétence (mais y a-t-il une telle différence entre les trois ?) ont eu largement leur part. On pourrait en sourire, mais les nombreux chefs d’entreprise qui font correctement et honnêtement leur travail sont tous victimes de la perte de confiance générale (80 % des Français ne font pas confiance aux chefs d’entreprise...). Quant au salarié de Metaleurop qui avec 35 ans d’ancienneté touche royalement 15 000 euros d’indemnité de préjudice moral de l’Etat, il doit certainement s’estimer fabuleusement heureux quand il lit dans Gala que M. Xavier Couture a touché 1,7 million d’euros d’indemnités après avoir passé quelque neuf mois à Canal + sans y avoir fait grand-chose...

La troisième dé-moralisation a touché très récemment la presse avec l’ébranlement de la maison Colombani ­ c’est-à-dire l’affaire du Monde. Que le journal français de référence, l’autorité morale de la presse, ait glissé sur la pente de l’affairisme (NMPP, journaux gratuits), du lobbying politique (Balladur, Corse), que ses méthodes d’investigation soient discutables, on est tombé de haut. On se doute que des choses similaires se passent dans les médias audiovisuels, ne serait-ce qu’en raison des croisements d’intérêts et de personnes. Le quatrième pouvoir à son tour en a pris pour son grade.

Restait un pilier encore hors soupçon ­ le pouvoir judiciaire. L’affaire Alègre fait voler en éclats la façade. Certes, on pouvait entretenir depuis longtemps quelques doutes sur la compétence et/ou l’honnêteté de la justice en France avec des affaires comme celles des disparues de l’Yonne, des disparus de Mourmelon ou même la première affaire Alègre : comment autant de jeunes filles handicapées pouvaient-elles fuguer vers nulle part ? Autant de conscrits déserter en temps de paix ? Comment pouvait-on avoir conclu à Toulouse à la mort par suicide de personnes retrouvées carbonisées dans des appartements dévastés ? Compte tenu des nombreux crimes non élucidés (avec un taux étonnamment bas en comparaison d’un pays comme l’Angleterre), la France était un pays où il valait mieux ne pas être assassiné ­ doublement : d’une part parce que ce n’est pas agréable, d’autre part parce qu’on avait de bonnes chances de voir son dossier classé. Sans oublier le reste : les incroyables erreurs d’instruction (affaire Grégory), les coups médiatiques ou publicitaires (Halphen), ou, moins visible mais pire, le scandaleux no man’s land de l’exécution des peines : qu’est-ce que cette justice rendue si solennellement qui exécute les peines quand elle en a le temps ou à la tête du client (au fait, mais où est donc passé José Bové ?). Comme disaient sans rire les prévenus : « Je fais confiance à la justice de mon pays. »

Les dénonciations détaillées mais sans effet du procureur de Montgolfier sur la situation au palais de justice de Nice, la mise en cause d’un magistrat pour corruption, d’un autre, ancien responsable syndical, pour pédophilie, les derniers rebondissements de l’affaire Alègre montrent aujourd’hui de manière crue que le système judiciaire est, lui aussi, profondément atteint.

Quatre dé-moralisations, donc, l’une après l’autre et l’une renchérissant sur l’autre. Je ne dis pas cela avec la naïveté de ceux qui croient au « tout-vertu ». On ne peut raisonnablement espérer que des professions comme celles d’homme politique, de dirigeant d’entreprise, de journaliste ou d’officier judiciaire ne comportent pas le taux statistique moyen d’incompétents, de malhonnêtes et de mafieux, comme tous les autres secteurs de la société. Après tout, dans les banques, l’inspection tourne en continu et d’une manière quasiment indépendante de la hiérarchie parce qu’on n’a jamais vu quiconque résister à la tentation de l’argent. Ce qui se révèle en revanche dans ces dé-moralisations, c’est la défaillance totale des systèmes de contrôle et des instances capables de faire respecter la loi d’abord et la déontologie ensuite. Non seulement ces instances sont défaillantes, mais un réseau de « bonnes relations », en fait de complicités, protège ces petits mondes. Les hommes politiques ont leurs immunités (dont l’omerta journalistique), les dirigeants d’entreprise leurs mensonges comptables et publicitaires et leurs clubs de réflexion, les journalistes leur mission de vérité sacrée. Quant aux magistrats, on ne peut même pas avancer une parole sans risquer d’être accusé de s’en prendre à l’indépendance de la justice !

Un à un, donc, tous les piliers de la démocratie sont ébranlés. En d’autres temps plus politisés, on eût été à deux doigts de la révolte. Aujourd’hui, le désabusement prévaut : s’ils sont « tous pourris », à quoi bon faire des sacrifices ­ et donc « chacun pour soi ». Cela a donné en mai 2002 l’élection présidentielle. Un an après, les choses n’ont pas changé ­ elles ont empiré.

Par Yves MICHAUD

Yves Michaud est philosophe. Dernier ouvrage paru : « l’Art à l’état gazeux, essai sur le triomphe de l’esthétique » (Stock 2003).

Voir en ligne : libération.fr

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