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Cotisons dans la bonne humeur

lundi 9 juin 2003.

Dans cette analyse publiée dans le Monde, Jean-Paul Piriou rappelle tout d’abord les solutions disponibles pour assurer le financement des retraites à l’horizon 2040, tout en abrogeant la réforme Balladur de 1993 :

  1. reculer de neuf ans l’âge du départ en retraite, alors que les démographes nous promettent un gain de 5,5 années d’espérance de vie à 60 ans ;
  1. diviser par deux le pouvoir d’achat relatif des retraités par rapport à celui des actifs (la retraite moyenne passerait de 78 % du salaire net moyen à 41,5 %) ;
  1. augmenter de quelque 14 points le taux de cotisation pour la retraite, soit une variation annuelle de 0,34 point.

Mais le Medef   et le gouvernement au nom de la compétitivité des entreprises refusent d’approfondir cette troisème solution. Pourquoi ? Si les cotisations sociales de toutes les entreprises augmentent de la même façon ?

Arrêtons de considérer qu’il s’agit seulement d’un problème d’opinion et intéressons-nous aux faits. Oui ou non, y a-t-il eu en France une réduction progressive de la part des profits dans la valeur ajoutée des entreprises au fur et à mesure que le fameux « poids des charges sociales » s’accroissait ?

Depuis 1950 et même depuis l’entre deux-guerres, La réponse imposée par les faits est donc particulièrement claire : l’envol des cotisations sociales n’a pas du tout pesé sur les profits. Aucun miracle à cela : cette élévation du salaire indirect s’est simplement accompagnée d’une baisse du poids du salaire direct - le salaire net - dans la valeur ajoutée. Autrement dit, c’est bien sur les salariés que pèsent toutes les cotisations.

Et dans les autres pays ?

Regardons le poids du profit dans la valeur ajoutée :

Entre les deux guerres Depuis 1950
entreprises américaines 36 % 34 %
entreprises britanniques 37 % 31 %
entreprises françaises 33 % 35 %

Le résultat du test est clair. Il faut s’y résigner : les cotisations sociales refusent obstinément de peser sur le profit ! Ce n’est pas une opinion mais un fait bien établi, y compris pour les autres pays développés d’après les données de l’OCDE.

L’invocation obsessionnelle d’une contrainte économique de compétitivité pour refuser d’augmenter les cotisations sociales ne repose donc sur aucun argument scientifique. Cela signifie que cette hausse fait bien partie des choix possibles, des moyens légitimes, même dans une économie ouverte aux bourrasques de la mondialisation.

La stabilité du pouvoir d’achat relatif des retraites et celle de l’âge de la retraite sont donc simultanément possibles grâce à une variation de quelque 14 points du taux des cotisations (9 si la réforme Balladur n’est pas supprimée) en procédant régulièrement à une hausse des cotisations telle que le pouvoir d’achat du salaire net moyen augmente chaque année de 0,5 % de moins que la productivité.

Dans ces conditions, ce pouvoir d’achat augmentera annuellement de 1,1 % si l’on accepte la prévision un peu frileuse d’une hausse de 1,6 % de la productivité retenue par le COR (Conseil d’orientation des retraites). Autrement dit, le pouvoir d’achat moyen des actifs s’élèvera de 54 % en 40 ans au lieu de 89 % si l’on sacrifie les retraités. Ce pouvoir d’achat annuel variera de 1,9 % au lieu de 2,4 % si la productivité se contente des performances pourtant bien médiocres réalisées depuis 1973 (112 % en 40 ans au lieu de 158 %) ; et de 2,2 % au lieu de 2,7 % si elle augmente à l’avenir comme elle l’a fait en moyenne depuis 120 ans (139 % en 40 ans au lieu de 190 %). Dans la première hypothèse, c’est un tiers des gains de productivité qui serait affecté aux cotisations supplémentaires ; dans le dernier cas, moins d’un cinquième !

Quand le patronat et gouvernement décident qu’il est inimaginable et intolérable d’augementer les cotisations sociales, c’est un choix idéologique comme il aurait pu déclarer en 1960 qu’une hausse plus de 7 points du poids des retraites dans le PIB d’ici à 2000,(soit plus de 130 % ) coulerait les entreprises. Et pourtant les retraites sont bien passées de 5,4 % à 12,6 % du PIB en 40 ans. Ces 7 points supplémentaires ont permis de faire reculer massivement la pauvreté chez les retraités, d’abaisser l’âge de la retraite de 5 années, alors que l’espérance de vie à 60 ans augmentait de 5,3 ans. Tout cela n’a pas empêché la part des profits dans la valeur ajoutée de devenir supérieure à partir des années 1990 à ce qu’elle était pendant les « trente glorieuses ».

C’est bien le choix de déveloper la cohésion sociale, y compris entre les générations, mais aussi d’améliorer l’équité du système que de consacrer progressivement une part plus forte du PIB aux retraités.

Jean-Paul Piriou est économiste, maître de conférence à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne

Voir en ligne : Le Monde

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