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Après l’industrie, le secteur des services commence à délocaliser

mercredi 23 avril 2003.

Les sociétés de services et d’ingénierie en informatique, notamment, transfèrent une part de leur activité dans des pays où les salaires sont entre deux et quatre fois moins élevés. Le mouvement, lancé aux Etats-Unis, est encore embryonnaire en France. La crise pourrait l’accélérer.
Fantasme ou réalité ? La délocalisation, qui sévit déjà dans l’industrie manufacturière, des vêtements aux téléviseurs en passant par les jouets et l’électroménager, s’attaquerait aux services, y compris ceux considérés comme à haute valeur ajoutée, tels l’édition de logiciels et le conseil et l’ingénierie informatiques.

Dans la haute technologie, cette pratique porte le nom d’offshore et sa destination de prédilection est l’Inde. Le calcul est simple : les coûts de main-d’œuvre, aux Etats-Unis et en Europe, représentent jusqu’aux deux tiers des charges totales des sociétés de logiciels et services informatiques ; le salaire d’un informaticien indien est entre deux et quatre fois moins élevé que celui de son collègue européen ou américain. Le mouvement est déjà devenu courant outre-Atlantique, où, selon le cabinet d’études Meta Group, il concernerait près de 30 % des prestations informatiques, en progression de 20 % par an.

L’Inde s’est positionnée comme l’eldorado des sociétés d’informatique « délocalisatrices ». Outre leur faible rémunération, les informaticiens y sont anglophones, bien formés et surtout nombreux. De plus, le marché de l’offshore est là-bas bien rodé. L’installation de la plupart des grandes entreprises d’informatique américaines - Microsoft, IBM, HP, EDS, CSC, Accenture, Cisco - à Bangalore, Bombay ou Dehli, depuis une dizaine d’années, a suscité la création de milliers de sous-traitants et a imposé des standards de qualité. Selon le Nasscom, l’organisation professionnelle indienne, ce pays aurait accaparé plus de 80 % du marché de l’offshore. Les exportations de logiciels et services depuis l’Inde croissent d’environ 30 % par an, alors que le marché mondial ne connaît une progression moyenne que de 5 % à 10 %. Ces ventes sont réalisées à 60 % avec des clients américains et à 26 % avec l’Europe, surtout la Grande-Bretagne.

De fait, sur le Vieux Continent, la tendance à l’offshore n’est encore qu’émergente. Selon la société d’études Gartner, les délocalisations concerneraient moins de 5 % des prestations, mais la croissance de ce segment serait supérieure à 40 % en 2003.

En France, le phénomène fait parler de lui depuis que Paul Hermelin, président de Cap Gemini Ernst & Young, et Jean-Yves Hardy, PDG de Valtech, ont résolument fait sauter le tabou. Le premier, qui compte 600 employés en Inde (sur un effectif total de 52 600 personnes), affirme que « les sociétés de services et d’ingénierie en informatique -SSII- connaîtront un scénario de délocalisation comparable à celui des entreprises textiles ». Le second, qui a ouvert un centre en Inde avec 40 salariés et veut en avoir 1 000 d’ici à la fin 2004 (pour un effectif total de 800 collaborateurs en 2002), estime que « la délocalisation est une question de survie dans un contexte de baisse d’activité et de pressions sur les prix ». Plus discrètement, Atos Origin a aussi recruté 600 personnes dans sa filiale à Mumbai.

Reste que l’offshore est encore marginal pour les Français. Selon le Syntec-Informatique, l’organisation patronale du secteur, il représenterait environ 1,5 % du chiffre d’affaires de la profession. Or le marché français n’est pas épargné dans la crise mondiale du secteur : le Syntec-Informatique s’attend pour 2003 à une baisse de 3 % de l’activité, après une baisse de déjà 3 % en 2002. Les dépenses informatiques des entreprises stagnent et les prix sont renégociés à la baisse, attisant la concurrence et comprimant les marges. Voilà qui pourrait accélérer les délocalisations.

Ian Marriott, analyste du cabinet Gartner, parie que l’offshore deviendra une pratique courante en Europe d’ici deux ans : « La mondialisation dans le secteur des technologies de l’information étant inéluctable, toute entreprise qui n’y recourra pas perdra sa compétitivité ». Une menace prise au sérieux par Régis Granarolo, initiateur, début 2003, du Mouvement pour une union nationale des consultants en informatique (Munci), qui fustige cette « concurrence déloyale, qui va entraîner des licenciements massifs en France » (environ 200 000 informaticiens fin 2002), et en appelle aux pouvoirs publics pour l’« encadrer ».

Face à ces prédictions, Pierre Dellis, délégué général du Syntec-Informatique, oppose une réalité de terrain : « Le point fort des Etats-Unis, c’est le développement de logiciels, et là, de l’écriture aux tests jusqu’à la maintenance, tout le processus peut être assez facilement délocalisé. Mais dans le domaine du conseil et des services, où la France est mieux placée, les possibilités d’offshore sont plus limitées, car la proximité est nécessaire pour bien connaître le métier du client et personnaliser le système informatique en fonction des besoins des utilisateurs ».

C’est pourquoi les syndicats de salariés traditionnels, tels la FSE (CGT), la Fieci (CGC) et le Betor Pub (CFDT  ), ne s’affolent pas. Pour Ivan Béraud, secrétaire général de ce dernier syndicat, il ne s’agit que d’un « phénomène de mode ». « Il y a déjà eu pas mal d’essais et d’échecs dans les années 1990. Psychologiquement, les entreprises françaises, déjà frileuses en matière d’externalisation, préfèrent avoir leurs prestataires sous la main ». De fait, les SSII indiennes installées en France, telles Tata Consultancy Services, Infosys et Wipro, dont l’offre est axée sur l’offshore, ont jusqu’ici surtout attiré les filiales des multinationales américaines.

Les SSII françaises, soucieuses de faire des économies sur un certain nombre de tâches banalisées (tests et maintenance de progiciels standardisés, infogérance, etc.), s’essaient en fait plutôt au near-shore, telles Transiciel, Teamog ou GFI Informatique. Au lieu de partir en Inde, où les coûts sont réduits de 40 %, mais avec des problèmes de décalage horaire, de traduction et de différences culturelles, elles choisissent la Roumanie, le Maroc, l’Espagne... ou la province. A Nantes, Toulouse ou Clermont-Ferrand, l’immobilier est moins cher, les salaires moins élevés et les employés plus fidèles : le gain par rapport à Paris atteint 20 %. Un bon compromis.

Gaëlle Macke

Voir en ligne : Le Monde

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