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Où est passé le milliard des Suisses ?

samedi 8 mars 2003.

Après la liquidation d’Air Lib, un nouveau document révèle que l’argent versé par l’ancien actionnaire Swissair n’a pas été perdu pour tout le monde…


Jean-Charles Corbet, le patron d’Air Lib, a-t-il bien géré la compagnie dont on lui avait confié le manche ou bien a-t-il franchi la ligne jaune ? D’étranges flux financiers permettent de se poser des questions sur la destination de plusieurs millions d’euros. Que sont devenus les sept avions de la société, logés dans la filiale néerlandaise Mermoz ? Selon « le Canard enchaîné », on trouve aujourd’hui à la tête de la société l’homme d’affaires néerlandais, Erik de Vlieger, un temps candidat à la reprise. Si cette cession était confirmée, le patron d’Air Lib aurait pris de sérieux risques. En effet, lorsque Holco (pour HOLding COrbet) a décroché, en juillet 2001, la reprise de la compagnie AOM-Air Liberté, il a reçu le milliard de francs offert au repreneur par l’actionnaire, la compagnie Swissair. Mais le jugement était formel : interdiction de céder les actifs, « inaliénables durant deux ans ».
Alors ? Interrogé, l’avocat de Jean-Charles Corbet, Me Léonzi, dit tomber des nues. Ni lui ni son client n’auraient été au courant de cette transaction : « Nous avions évoqué cette cession, dans le cas où M. de Vlieger investirait dans Air Lib… Mais aujourd’hui il n’a pas vocation à être propriétaire de quoi que ce soit. Nous allons entamer des procédures judiciaires… » Comment ont-ils pu ignorer une telle opération ? Ni Me Léonzi ni son client ne sont du genre à traiter l’aspect juridique des dossiers à la légère. Selon une note interne analysant les « flux de la trésorerie versés par Swissair », communiquée au comité d’entreprise d’Air Lib, le poste de « frais d’avocats » s’est élevé, à lui seul, à 4,16 millions d’euros. Me Léonzi conteste l’authenticité du document, mais pas les chiffres. « On est dans ces ordres de grandeur, qui n’ont – compte tenu des moyens déployés – rien de surprenant. » D’après lui, 50% de la somme auraient été versés à des avocats de pays étrangers, son cabinet ayant perçu l’essentiel de l’autre moitié.
A la lecture de ce document, en notre possession, la faillite d’Air Lib n’a pas fait que des malheureux. Les banques ont touché 9,1 millions d’euros, dont plus des deux tiers pour la seule banque d’affaires canadienne CIBC. Il y a dix-huit mois, la présence de cet établissement, présenté comme une banque d’investissement aux côtés de Jean-Charles Corbet, était l’un des principaux atouts du dossier Holco… La CIBC, qui n’a jamais contribué à apporter le moindre dollar à Air Lib, a prélevé une commission de plus de 7 millions d’euros sur l’argent des Suisses !
Autre surprise : 5 millions d’euros sont versés sur le compte d’Holco Lux, une filiale luxembourgoise censée « prendre des participations », et 11,2 millions sur Mermoz Hollande, où sont logés les sept avions. Il s’agit de provisions pour frais de maintenance des appareils, affirme la direction. Problème. « Même en comptant très large, pour une flotte pareille, ces provisions ne devraient pas excéder les 5 millions d’euros », souligne un expert du transport aérien.
Enfin, ce même document révèle l’existence de « frais de personnel Holco », pour 2,63 millions d’euros. De quoi s’agit-t-il ? D’après Me Léonzi, cette manne concerne pour l’essentiel trois salariés : François Bachelet, un cadre d’Air France Cargo recruté par Jean-Charles Corbet, le directeur financier et Corbet lui-même. Alors que l’ancien patron avait une rémunéra-tion annuelle de 305000 euros, les deux premiers ont touché, à eux deux, 800000 à 900000 euros, pour environ six mois passés dans la compagnie. Des salaires plantureux. Et si Corbet est le seul bénéficiaire du solde, il est devenu millionnaire !
Pas étonnant qu’avec ces ponctions, ajoutées aux pertes de six mois d’activité, le milliard des Suisses soit parti en fumée. François Bachelet est le premier à s’en alarmer. Fin 2001, juste avant de démissionner, ce dirigeant envoie au ministre des Transports Jean-Claude Gayssot un courrier, dans lequel il dresse le véritable état des lieux : la compagnie est moribonde. Il faut, d’après lui, déposer d’urgence le bilan.
Pas question pour le ministre, qui accorde des prêts, des exonérations de charges et de taxes… En un an, la dette publique d’Air Lib gonfle de 130 mil-lions d’euros, si bien qu’au total Air Lib aura englouti près de 300 millions d’euros… et mis 3200 salariés sur le sable. Question : pourquoi le tribunal de commerce a-t-il attribué, sans grand contrôle, ces actifs et le pactole des Suisses à une société disposant, en tout et pour tout, de 250000 francs de capital ? « On avait en face de nous une kyrielle de repreneurs farfelus. Et puis il y en avait deux plus sérieux, explique Christian Rousselin, le président du tribunal de commerce de Créteil. Le premier, celui de l’ancien patron Marc Rochet, qui exigeait la dénonciation de tous les statuts du personnel, comme condition préalable à la reprise. C’était socialement et juridiquement inacceptable. L’autre était le dossier Holco. Sauf à prononcer la liquidation judiciaire, on n’avait pas le choix. » Pourquoi ne pas avoir instauré des garde-fous au pouvoir du dirigeant ? Selon Christian Rousselin, dès lors que le repreneur est en piste plus de contrôle possible…
Alors qu’il faut financer un plan social, des requalifications de pilotes très coûteuses, le magistrat étendra-t-il le périmètre de la faillite aux sociétés personnelles de Corbet ? Pas si simple. Et quand bien même il le déciderait, cela prendra des mois. « La morale n’a rien à voir avec le droit », note Christian Rousselin.

NATACHA TATU

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