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Le « plus » d’Europe sera paradoxalement passé par le non

mercredi 1er juin 2005.

Les paris du non

Même si le non français fait prendre du retard aux procédures, les passions déclenchées par la campagne n¹ont-elles pas contribué à faire avancer l’idée européenne ?

Et maintenant ? Après tant de fièvres, de passions, d’invectives, et maintenant que les jeux sont faits, on pense irrésistiblement à cette formule du philosophe Paul-Louis Lands-berg, mort en déportation en 1944 : « S’engager, c’est adhérer à une cause imparfaite ». Eh oui ! Tout engagement est un pari. La première chose à faire aujourd’hui, si l’on veut conjurer un scénario de revanche et de règlements de comptes (notamment à gauche), c’est de reconnaître rétrospectivement « l’imperfection » des deux causes qui se sont durement affrontées. Celle du oui était imparfaite, en ce qu’elle mêlait les espérances et dangers. Celle du non l¹était tout autant.

La voici victorieuse. Elle aussi est porteuse de promesses et de périls. Son succès n’autorise, pour l’instant, que les conjectures et les paris. Eh bien parions ! Sans esprit de revanche ni angélisme, affirmons qu’il y a aussi­ quelques fortes raisons d’être optimiste.
Ce non-là, paradoxalement, pourrait ouvrir plus de portes qu’il n’en ferme. Comment ? Songeons d’abord que c¹est la première fois depuis plus d¹un demi-siècle que l¹Europe est devenue un « objet » démocratique. Au sens le plus noble du terme. Les citoyens se sont appropriés ­ enfin ! ­ la question européenne. La politique a repris ses droits. Ce basculement est virtuellement fondateur.

Il faudra se souvenir de tout cela. Tout de même ! Pendant de longues semaines, partout, aussi bien dans les familles que dans les entreprises, les écoles, les universités, les provinces, des hommes et des femmes ont passionnément discuté. Comment sous-estimer l’importance de cette prodigieuse propédeutique citoyenne ? Un terme a été mis à cette routine un peu lasse, à cet ennui discret, qui prévalaient jusqu’à présent dès qu’il s’agissait de l’Europe. Contrairement à ce qu’on a pu dire ou écrire, cette effervescence collective inattendue ne se ramenait pas à une hystérie protestataire ou à une simple colère domestique (contre Raffarin ou tartempion). Force est de constater que, la plupart du temps, c’est directement de l’Europe ­ de son contenu, de ses modalités, etc. ­ qu’on aura discuté à perte de vue, sérieusement, minutieusement. Le camp du oui aura eu le grand tort de ne pas saisir la portée du phénomène en termes d’espérance. Il fut indécent de désigner tout cela comme une jacquerie de Français apeurés ou de petites gens déçues par Chirac.

En s’invitant dans le processus européen, les citoyens ont littéralement transformé le statut symbolique et politique de l’Europe. Ils en ont fait, pour la première fois, un espace public, concret, discernable. On songe à la ruse de la raison selon Hegel. Le « plus » d’Europe sera paradoxalement passé par le non. C’est ainsi. Le pari que nous faisons ici consiste à penser que cette transformation substantielle est un acquis si extraordinaire qu’il contrebalance les éventuels retards que le non français fera prendre in concreto aux procédures. Sur le long terme, un tel enrichissement démocratique, une telle transmutation symbolique ne sont-ils pas plus importants que le simple timing procédural ? On disait, hier encore, que le premier handicap du projet européen tenait à l’absence ou au désintérêt des citoyens ? Or ces derniers, à l’improviste, se sont imposés comme partie prenante de l¹affaire. D’une certaine manière, tout est changé en Europe. Qui s’en plaindra ?

Le deuxième acquis, c¹est l¹exigence critique qui se sera manifestée en France au sujet de l’orientation politique et économique de la future Europe. Contrairement à ce qu¹on a trop souvent répété, le non de gauche ne participait nullement ­ sauf exception d’une contestation archaïque, ringarde, réactive du libéralisme triomphant. Il posait des questions autrement sérieuses sur la dogmatisation néolibérale, cette fausse évidence du tout marché qui donne le ton, quoi qu’on dise, à Bruxelles. Obsession des grands équilibres, dogmatisme monétaire, résignation au chômage et aux inégalités, prurit de privatisations et de dérégulation : cette nouvelle « doxa », il faut le savoir, inquiète depuis belle lurette nombre d’économistes, y compris anglo-saxons, qui voient en elle une dérive suicidaire.

Cette interrogation critique ­ que le non replace avec force au centre du débat ­ est donc d¹une portée bien plus sérieuse que ne l’ont affirmé certains partisans du oui. Elle n’a rien à voir avec un archéo-gauchisme passé de mode. Elle ne se réduit pas aux vieilles oppositions droite-gauche. Elle est devenue quasi anthropologique. Elle concerne l’avenir de la démocratie elle-même, dans ses rapports avec le marché. Le problème ne se ramène donc nullement à une éventuelle renégociation du traité. La question posée par la France se situe à un autre niveau : celui de la substance historique du projet européen. Certes, il se peut, en effet, que la France soit aujourd’hui à ce sujet le pays le plus « à gauche » du Vieux Continent. Sans céder au chauvinisme imbécile, souvenons-nous qu’il est déjà arrivé, dans l’Histoire, que la France pose quelques bonnes questions, avant d’être relayée par d’autres.

Une porte ouverte, en effet.

Jean-Claude Guillebaud

Voir en ligne : Le Nouvel Obs

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