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Renégocier, c’est possible

mercredi 25 mai 2005.

Point de vue d’OSKAR LAFONTAINE ET PIERRE LARROUTUROU dans les Echos du 25 mai 2005

Comment se prononcer sur un texte qui traite à 70 % d’économie, sans réfléchir au contexte économique ? Le capitalisme est sans doute à la veille de l’une de ces grandes crises qu’il provoque quand il refuse trop longtemps les régulations politiques. Il y a peu, Ken Rogoff, ancien chef économiste du FMI, tirait la sonnette d’alarme en affirmant : « D’ici deux ou trois ans, le déficit américain risque de déboucher sur une récession globale. » Quand a éclaté la crise de 1929, la dette totale américaine était de 140 % du PIB. Elle est aujourd’hui de 210 % du PIB. L’an dernier, le PIB américain a augmenté de 495 milliards de dollars. Dans le même temps, la dette totale augmentait de 1.920 milliards. Presque 4 fois plus ! Aucun pays n’a jamais connu une telle fuite en avant. « Un crash du dollar pourrait conduire à une panique généralisée. Personne ne sait comment freiner la chute », explique le magazine américain « Newsweek ». Et François Bourguignon, chef économiste de la Banque mondiale, n’est qu’à moitié rassurant quand il affirme : « Je ne suis pas encore totalement pessimiste. Aucune catastrophe n’est anticipée dans les six à neuf mois à venir. »

Le déficit commercial américain est supérieur au PIB total de l’Inde. C’est dire à quel niveau de déséquilibre nous sommes parvenus ! Quel impact aura sur l’Asie l’atterrissage en catastrophe de l’Amérique si l’Europe n’est pas capable de devenir un moteur de l’économie mondiale ? La croissance chinoise est tirée essentiellement par les exportations. Quels seront, en Chine, les effets d’une récession ? Il n’y a pas de couverture sociale pour les chômeurs. Les tensions s’exacerbent avec les pays voisins et le budget militaire a doublé depuis cinq ans... Sommes-nous sûrs que ce qui s’est passé en Europe entre 1930 et 1945 ne peut pas se reproduire en Asie dans les vingt ans qui viennent ? Dans ce contexte, l’Europe est évidemment le principal outil dont nous disposons pour nous protéger. Mais le traité qu’on nous propose est-il un bouclier efficace ? Va-t-il renforcer notre capacité d’action collective et nos marges de manœuvre nationales ? Non. Hélas, non.

« L’Europe se prive de tout moyen de réagir à un choc externe », écrit Jean-Paul Fitoussi dans son dernier livre. Le président de l’OFCE stigmatise ce traité, qui ferait de l’Europe le seul ensemble de la planète dans lequel « les instruments traditionnels de gestion macro-économique sont soit inexistants soit empêchés. » Absence d’impôt européen, totale irresponsabilité de la Banque centrale, interdiction de faire appel à l’emprunt, budget fédéral d’une faiblesse insigne : on s’interdit volontairement d’agir sur tous les leviers fondamentaux. « Moins-disant social et moins-disant fiscal, c’est la seule dynamique que peuvent contrôler les gouvernements nationaux. Leur seul pouvoir est d’accroître la concurrence, non de la réduire », écrit Fitoussi.

Un exemple ? La Roumanie va adhérer à l’Union. Pour fêter ça, « le gouvernement Popescu vient de prendre des mesures d’allègement fiscal à effet immédiat : baisse de l’impôt sur les sociétés de 25 % à 16 % ». Comme les voisins baissent leur impôt sur les bénéfices, l’Allemagne fait de même : l’impôt va passer de 38,3 à 32 %... En quinze ans, le taux moyen d’impôt sur les bénéfices a baissé d’un tiers en Europe. Pour la France, cette année, c’est un manque à gagner de 17 milliards (le trou de la Sécu plus deux fois le budget du CNRS). Et le mouvement s’accélère. Jamais les bénéfices n’ont été aussi importants, mais jamais on n’a autant baissé l’impôt sur les bénéfices ! Le traité constitutionnel nous interdit de créer un impôt européen et empêche tout mouvement d’harmonisation. Comment nos Etats surendettés vont-ils financer la recherche, la santé et l’éducation si l’on continue ce moins-disant fiscal ?

Construire une plus grande justice sociale est le meilleur moyen d’éviter une crise économique majeure : c’est quand tous ont un vrai travail et un vrai salaire, c’est quand tous sont assurés d’une bonne retraite et d’une bonne protection sociale que l’économie fonctionne de la façon la plus solide. Toutes les régulations que nous avions construites au niveau national et qui ont donné à l’Europe ses Trente Glorieuses, toutes ces régulations, nous devons très vite les reconstruire au niveau européen. Il faut refuser le traité qu’on nous propose. Il faut renégocier.

OSKAR LAFONTAINE est ancien ministre des Finances allemand, PIERRE LARROUTUROU est porte-parole de Europesociale.net.

Voir en ligne : Les Echos

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