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Article d’ Alternatives économiques n° 224 d’avril 2004

Faut-il croire l’indice des prix ?

vendredi 2 avril 2004.


Les accusations de Michel-Edouard Leclerc à l’encontre des calculs de l’Insee relancent le débat sur la mesure de la hausse des prix.

L’indice des prix est décidément à la peine : l’an dernier, on l’avait accusé de masquer la valse des étiquettes que la mise en place de l’euro aurait provoquée dans les grandes surfaces. Depuis février, il est accusé purement et simplement de déformer la réalité, en sous-estimant l’ampleur des hausses de prix. Pour Michel-Edouard Leclerc, président des centres distributeurs du même nom, qui mène la charge en s’appuyant sur des chiffres du Bipe, un bureau d’études dont la réputation de sérieux est bien établie, « les indicateurs globaux de l’Insee ne corroborent pas l’inflation » que perçoivent les consommateurs. Et, par conséquent, les consommateurs ont perdu du pouvoir d’achat en 2003, contrairement à ce qu’affirme l’Insee. Alors, l’indice des prix à la consommation est-il pourri ? Ou, au moins, sous-estimé [1] ?

Les premiers doutes se sont exprimés avec l’arrivée de l’euro : à l’occasion du passage à la nouvelle monnaie, les étiquettes auraient été arrondies le plus souvent à la hausse et l’Insee aurait sous-estimé l’ampleur de cette hausse de prix. Faux, répond l’Institut [2].Les consommateurs ont pris la partie pour le tout : ils ont eu tendance à généraliser les hausses de prix qu’ils ont repérées sur les produits alimentaires qu’ils achètent fréquemment. Car, de fait, si les prix des produits alimentaires ont dérapé (+ 6,1 % entre décembre 2000 et décembre 2002), il n’en a pas été de même de l’ensemble de l’indice (+ 3,6 %), car les produits alimentaires n’y entrent que pour moins de 20 %. Au plus, l’effet euro aurait été de 0,26 %, avance l’Insee, à partir de deux millions et demi de relevés.

Utilisant les données fournies par la société Nielsen (qui suit les produits marque par marque dans chaque enseigne, grâce aux informations issues des caisses enregistreuses), l’Insee aboutit à la conclusion que l’essentiel de la hausse provient des produits alimentaires de marque dans les enseignes de la grande distribution : les 1 000 produits les plus connus ont augmenté de... 3,9 % en 2002, l’année de l’euro.

 Les enseignes participent à l’inflation

Pour échapper à la pression des supercentrales d’achat - trois d’entre elles diffusent 60 % des produits alimentaires -, les firmes agroalimentaires effectuent de grosses dépenses marketing pour différencier leurs produits et attacher les clients à leurs marques, ce qui pousse leurs prix à la hausse. En contrepartie, elles con-sentent des remises substantielles, mais conditionnées à un objectif minimal de commandes : elles ristournent ainsi les économies d’échelle réalisées si les ventes augmentent. Ces ristournes, calculées après coup, ne figurent évidemment pas sur les factures et constituent la marge arrière, proportionnelle aux efforts de promotion de chaque magasin pour tel ou tel produit.

Or, la loi Galland de 1996 interdit à un magasin de vendre moins cher que le montant indiqué sur la facture, sur laquelle ne figurent ni la marge arrière ni les prestations de services facturées aux fournisseurs, comme le coût d’un emplacement privilégié en rayon ou l’intégration d’un produit donné dans le catalogue distribué aux consommateurs. Conclusion : les prix au détail des produits de marque augmentent, les marges des magasins aussi... et les clients payent.

De fait, les chiffres font réfléchir : de 1991 à 2000, l’écart de prix entre supermarchés et hypermarchés, qui était de l’ordre de 5 % en 1991, est proche de 0 en 2000. Mais, avec les « maxidiscomptes » (Lidl, Norma, LeaderPrice...) qui, pour l’essentiel, ne vendent pas de marques connues, l’écart de prix, pour des produits similaires, est passé de 10 % à... 50 %. Ces magasins s’adressent en effet à des fournisseurs qui n’ont pas de marques nationales à faire connaître ; ils sont donc prêts à tirer leurs prix vers le bas, sans marge arrière compensatrice. Bref, conclut l’Insee, si les prix flambent, c’est la faute à la grande distribution, qui choisit de distribuer des marques nationales au coût commercial croissant et qui s’en met plein les poches grâce à sa position dominante en encaissant de substantielles marges arrières.

 Deux flèches tordues

D’où la réponse récente du berger à la bergère : Michel-Edouard Leclerc, en remettant le couvert et en affirmant que l’Insee voit une hausse de pouvoir d’achat là où, selon lui, il y a en réalité une baisse, contre-attaque sur deux fronts. D’abord en direction de l’Insee, qui sous-estime la hausse des prix en général (et pas seulement sur les produits alimentaires). Ensuite en direction des pouvoirs publics : la grande distribution est prête à baisser ses prix, mais elle ne le peut pas, en raison de la législation sur la vente à perte qui empêche de faire profiter les consommateurs de la marge arrière. Sous-entendu : l’inflation, c’est la faute à l’Etat et à la loi. Incontestablement, cette deuxième flèche atteint son but : la prospérité presque insolente des enseignes de la grande distribution résulte en partie de la rente que la législation commerciale lui assure.

Pour payer une publicité et un renouvellement des gammes croissants, les firmes aux marques connues rançonnent les consommateurs et engendrent de l’inflation. Mais, dans cette affaire, les enseignes ne sont pas blanches non plus : en faisant payer cher aux firmes agro-alimentaires l’accès à leurs rayons (référencement, emplacement des produits), en les contraignant à financer une publicité de plus en plus agressive (catalogues à domicile, journées anniversaire, opérations commerciales diverses, publicité presse...), elles participent à cette inflation des prix des produits de marque. Le président des Centres Leclerc, en se posant en victime d’une législation défavorable aux consommateurs, semble oublier que la grande distribution porte sa part de responsabilité dans la situation actuelle, qui la favorise considérablement.

Quant à la deuxième flèche, celle qui vise l’Insee, elle paraît encore moins assurée. S’appuyant sur un travail commandé au Bipe, Michel-Edouard Leclerc affirme que « de 1990 à 2003, le “pouvoir d’achat effectif du consommateur” n’a augmenté que de 12 % » (contre 26 %, selon Insee, pour le « pouvoir d’achat des ménages »). Sous-entendu : l’Insee sous-estime l’ampleur de l’inflation et surestime l’évolution du pouvoir d’achat. Colère de l’Insee, qui publie un communiqué très sec : « Le rapprochement de ces deux mesures est fallacieux. » Et d’expliquer : le pouvoir d’achat des ménages, que mesure l’Insee, n’est pas le pouvoir d’achat par ménage, que mesure le Bipe et qui dépend de l’évolution du nombre de ménages. Entre 1990 et 2002 (et non 2003, car l’Insee estime qu’il est encore trop tôt pour avoir des chiffres incontestables sur 2003), le nombre de ménages s’est accru de 12 %, si bien que le pouvoir d’achat de chacun d’eux n’a augmenté que de 11 %, comme l’a calculé le Bipe. Mais pour des raisons strictement démographiques : rien à voir avec une sous-estimation de l’inflation.

 Divergence méthodologique

Reste cependant une différence méthodologique entre les deux mesures. Le Bipe a calculé non pas le pouvoir d’achat, mais le « pouvoir d’achat effectif », ou « libéré », par ménage. En clair, il a retiré du revenu par ménage les impôts, mais aussi le loyer et les charges, les assurances, les transports, le chauffage et l’électricité, l’eau... Bref, toutes les dépenses sur lesquelles un ménage ne dispose d’aucune possibilité de choix, au moins à moyen terme. Le reste constitue le « pouvoir d’achat effectif », qui désigne le budget sur lequel le ménage dispose d’une liberté d’affectation : il faut bien acheter à manger pour vivre, mais on peut choisir des produits bien différents pour y parvenir. Or, selon le Bipe, ces dépenses contraintes ont progressé de 3,4 % en 2003, soit plus vite que le coût de la vie, si bien que le pouvoir d’achat « effectif » par ménage a diminué de 1,1 %.

Peut-être, répond l’Insee, mais ne confondons pas l’évolution instantanée et celle de long terme : à long terme (1990-2002), ces dépenses contraintes ont augmenté au même rythme que les autres, à 0,1 point près. Autant dire que ce calcul d’un « pouvoir d’achat effectif » n’a pas grand sens. Et il pose des problèmes méthodologiques importants. Rares, pour ne pas dire inexistantes, sont les dépenses totalement contraintes à long terme : je peux déménager si mon loyer progresse trop vite, je peux installer un autre mode de chauffage, etc. En sens inverse, pourquoi ne pas compter dans les dépenses contraintes la crèche, la voiture pour aller au travail si je n’ai pas d’autre solution, les cigarettes, si je suis un fumeur accro, etc. Bref, on est dans le flou, voire l’arbitraire.

 Des prix justifiés par une meilleure qualité

Sur le fond, l’Insee a incontestablement raison. Mais cela ne règle pas un problème important, que Jean-Marc Vittori, notre confrère des Echos, résume ainsi [3]. L’Insee nous dit que le prix des ordinateurs a baissé de 70 % en cinq ans. Donc, celui que j’ai acheté alors à 1 000 euros, je devrais pouvoir l’acheter à 300 euros maintenant. Sauf qu’il n’existe pas : le moins cher que je trouve est toujours à 1 000 euros, ou à peu près, il possède un modem intégré, un graveur de cédérom, est plus rapide et dispose de davantage de mémoire, etc. C’est tout cela qui justifie qu’il vaille aussi cher qu’il y a cinq ans, bien que, statistiquement, son prix a baissé de 70 %. Plus un produit s’améliore - le lave-vaisselle fait moins de bruit, le réfrigérateur consomme moins d’électricité, etc. -, plus son prix baisse dans l’indice, mais pas forcément dans mon budget. Parce que l’indice des prix mesure le coût de la vie à qualité constante.

Or, les consommateurs n’ont le plus souvent pas le choix entre le produit de base et le produit plus cher. Lorsque la climatisation automobile devient de série, la hausse de prix de la voiture est comptabilisée comme amélioration de la qualité, pas comme inflation, bien que l’acheteur constate qu’il doit payer plus cher. Difficile de lui expliquer que, en réalité, sa voiture a baissé de prix parce qu’elle a augmenté moins que ne coûtait précédemment l’option avec clim.

Comme les évolutions de produits sont plus rapides qu’auparavant, l’écart entre le prix constaté (ou ressenti) et le prix mesuré (à qualité constante) s’accentue (voir graphique). Du « jamais vu depuis 1988 », commente Jean-Michel Charpin, le directeur général de l’Insee qui, pour couper court aux soupçons, vient d’annoncer la publication, à partir du mois prochain, d’un indice mesurant la qualité, permettant d’expliquer l’écart entre les prix réels observés et les prix mesurés à qualité constante, par famille de produits.

 Comparer l’incomparable a-t-il un sens ?

Ce sera incontestablement un progrès dans l’information. Mais cela ne réglera pas les questions de fond : l’amélioration de qualité [4] n’est-elle pas surestimée ? N’est-elle pas bien souvent un moyen de vendre plus cher ou de ne pas baisser les prix ? Correspond-elle à une demande effective du consommateur ? L’ordinateur à 300 euros n’existe pas, non pas parce qu’il n’y a pas de demande, mais sans doute parce qu’aucun fabricant ne pourrait le faire, même dépouillé de toutes les améliorations intervenues depuis cinq ans : passé un certain seuil de production, le graveur de cédérom intégré dans l’ordinateur ne coûte presque rien de plus (parfois même il devient moins coûteux de l’intégrer systématiquement que de maintenir des lignes de production avec circuits imprimés différents). Si bien qu’il peut être intégré à coût faible ou nul sur le modèle de base pour justifier le maintien d’un prix suffisamment rémunérateur, alors qu’il est analysé au prix fort par le statisticien comme une amélioration de qualité.

Dans d’autres cas, le produit change parce que son producteur souhaite obtenir, ou conserver, la rente de monopole que la différenciation permet souvent d’acquérir : la hausse de qualité sert de justification à une hausse de prix ou à une non-baisse que les conditions économiques de production devraient pourtant engendrer.

En d’autres termes, la course à la qualité est un substitut à la baisse des prix, dans la logique d’un système économique qui s’efforce d’augmenter la valeur ajoutée, non de la réduire. Que l’indice des prix à la consommation ne comptabilise pas ces changements comme des hausses de prix, rien de plus légitime. Mais peut-on en dire autant lorsqu’il les comptabilise comme des hausses de pouvoir d’achat, alors que les consommateurs sont le plus souvent privés de la possibilité de choisir entre ces produits et les modèles antérieurs auxquels ils se sont substitués ?

Voilà, en tout cas, qui va continuer à poser problème et qui explique peut-être le doute qui saisit beaucoup de gens lorsqu’on leur explique que, en termes de pouvoir d’achat, le RMI d’aujourd’hui est supérieur au Smig (l’ancêtre de notre actuel Smic) de 1967. La vérité est que, quand bien même ils le voudraient, les allocataires actuels du RMI ne trouveraient plus sur le marché la plupart des produits que le salarié au Smig de 1968 achetait. Dans ces conditions, comparer des situations aussi peu comparables a-t-il encore un sens ? Le débat sur la mesure de la hausse des prix, et donc sur celle du pouvoir d’achat, n’a pas fini d’alimenter les polémiques.

Denis Clerc

Voir en ligne : Alternatives économiques

Notes

[1Cet article devait comporter un entretien avec Jean-Paul Piriou, l’un des meilleurs spécialistes de ces questions et auteur du « Repères » qui fait autorité dans ce domaine (L’indice des prix, éd. La Découverte). Le décès brusque, et prématuré, de Jean-Paul Piriou, ne l’a pas permis. Cet article est dédié à sa mémoire.

[2Dans L’économie française, rapport sur les comptes de la Nation 2002, éd. Le Livre de Poche, 2003.

[3Les Echos du 24 février 2004.

[4On parle rarement de détérioration de qualité, bien qu’elle existe aussi, mais n’est pas mesurée : la moins bonne qualité du pain cuit en grande surface par rapport au pain artisanal, la moindre durabilité de certains meubles, l’insécurité croissante dans certains transports collectifs, etc.

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