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Cent ans de droit du travail par l’Humanité

Réactions syndicales après la création du ministère du Travail en 1906

Entretien avec Michel Pigenet, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-I

vendredi 30 janvier 2004.


" Et les syndicats ont dit : « On verra ! »

En 1906, quelles ont été les réactions après la création du ministère du Travail ?

Michel Pigenet. Il faut se reporter à la situation syndicale de l’époque. Le Congrès d’Amiens venait de s’achever le même mois (octobre 1906). La CGT   compte alors quelque 300 000 adhérents. Son mode de fonctionnement, compte tenu de ses structures, fait que ce qui prédomine à la CGT   c’est plutôt un syndicalisme d’action directe et un syndicalisme révolutionnaire. Il y a un effet de structure. Les votes se font par syndicat. S’ils se faisaient par syndiqués, on peut penser que les réformistes seraient majoritaires. Mais, ça... Le Congrès d’Amiens a été l’occasion de réaffirmer, par une motion qu’on appellera plus tard « charte d’Amiens », l’ambition du syndicalisme de se suffire à lui-même, de réaffirmer son indépendance de l’État, des partis politiques et des sectes (comprenons : de l’anarchisme - NDLR). Une bonne partie des dirigeants de la CGT   viennent alors de l’anarchisme. Ces dirigeants ont fait le choix du syndicat comme instrument de la transformation sociale. Ils ont aussi choisi l’action syndicale de préférence à la propagande par le fait. En tout cas, à l’époque des attentats, une partie d’entre eux ont fait ce choix. Ils sont entrés comme anarchistes dans les syndicats. Ils étaient, pourrait-on dire, anarcho-syndicalistes. Et ils deviennent, au fil du temps, de plus en plus syndicalistes. Ils sont toujours hostiles aux socialistes. À leurs yeux, le syndicat est, par excellence, l’instrument de la classe et, d’une certaine façon, il reste « pur ». Alors que le parti est toujours à la recherche d’alliance, de compromis. De surcroît, le parti aspire à diriger l’État, disent-ils. Or, pour eux, l’émancipation des travailleurs passe, aussi, par la suppression de l’État. Selon leur conception, le syndicalisme doit suffire à tout. Notons par ailleurs que la motion d’Amiens n’a pas été votée que par les syndicalistes révolutionnaires, pas seulement par ceux qui confient aux syndicats le soin de la révolution par la grève générale. Elle a aussi été votée par l’aile la plus modérée, par ceux qui retiennent qu’il ne faut pas s’allier aux socialistes. Ce qui fait que cette motion d’Amiens a reçu une très large majorité. Il n’y a, au fond, que les guédistes, partisans d’une action commune avec le Parti socialiste, voire d’une subordination du syndicat au parti, qui s’opposent à cette motion d’Amiens. Donc, il y a ambiguïté dans la motion d’Amiens. Elle affirme l’indépendance syndicale, l’autosuffisance du syndicat, mais elle n’est pas portée que par les révolutionnaires.

Que résulte-t-il de tout cela ?

Michel Pigenet. Après la catastrophe de Courrières et les conséquences qu’elle avait eues sur les relations entre le gouvernement et les syndicats, les choses ne vont pas s’arranger, puisque Clemenceau est aussi ministre de l’Intérieur lorsque arrive le 1er mai 1906. C’est un grand moment. La CGT  , qui voit un peu grand, a décrété qu’à compter de cette date la durée du travail n’excéderait pas huit heures par jour. On s’attend au « grand soir ». Il y a une ambiance. Et une mobilisation intense, à laquelle répond une mobilisation intense du gouvernement. Clemenceau reçoit les leaders de la CGT   et les met en garde contre les troubles. Finalement, il fait arrêter une partie de la direction, juste avant la date, et concentre des troupes à Paris. Tout ce passif pèse. Et lorsque Clemenceau devient président du Conseil et crée le ministère du Travail, on ne peut pas dire que les cégétistes lui font fête.

C’est-à-dire ?

Michel Pigenet. Dans la Voix du peuple, organe hebdomadaire de la CGT  , le 4 novembre 1906, juste après la création du ministère, le rédacteur Émile Pouget tient, en substance, le raisonnement suivant : premièrement, ils ont créé un ministère parce que nous sommes forts ; deuxièmement, attention, danger, on veut nous entraîner vers le pacifisme social ; on veut enrayer, canaliser les luttes qui se développent, incorporer le mouvement ouvrier dans l’État ; l’indépendance, l’autonomie de la classe ouvrière sont menacées. Victor Griffuelhes, secrétaire général de la CGT   depuis 1901, tient, sensiblement, le même langage. Mais, avant même le décret du 25 octobre 1906, la République française, journal « modéré », c’est-à-dire se situant sur la droite de Clemenceau, organise une enquête, notamment auprès des responsables syndicaux. Elle s’attend à ce que les syndicalistes se montrent hostiles à la création de ce ministère, et entendent démontrer par là que personne n’en veut. Ces journalistes vont voir Griffuelhes. Ils vont aussi voir des militants syndicaux moins engagés dans le mouvement révolutionnaire. Par exemple, Sergent, secrétaire du syndicat des typographes de Paris. Et Sergent leur dit, en substance : c’est un beau geste, qui correspond à un besoin réel. Et il ajoute : pour le reste, on verra. Et derrière ce « on verra », il y a tout le scepticisme qui s’impose face à une République qui, jusqu’alors, ne s’est pas montrée très généreuse. Même tonalité dans l’Humanité, qui titre : « Attendons ! » (lire ci-après). Ce qui peut se traduire par : on jugera sur pièces. Même si le ton est beaucoup moins critique que celui de la CGT  . Les cégétistes considèrent qu’un piège leur est tendu et attendent, pour ainsi dire, le gouvernement au tournant. Or, le tournant se présente très rapidement. En juillet 1906, dès avant le décret portant création du ministère du Travail, le Parlement a voté une loi sur le repos hebdomadaire. Le ministère du Travail est donc chargé de son application. Or, à l’automne, René Viviani rédige une circulaire destinée aux inspecteurs du travail dans laquelle il suggère que la loi soit appliquée de manière très progressive. Réaction immédiate des syndicats : vous voyez bien, ils viennent à peine de voter une loi que déjà ils cherchent comment ne pas l’appliquer !

Mais la création de ce ministère était tout de même une conquête...

Michel Pigenet. On peut dire que cette loi est une conquête syndicale. Il a fallu une vraie bataille pour la faire passer. Elle concerne tout particulièrement les employés. Parce que le principe du repos hebdomadaire pour les ouvriers est pratiquement acquis. Mais il ne l’est pas pour les employés, et, dans cette catégorie, les décrets d’application de cette loi multiplient les dérogations. Les syndicats ripostent : là voilà, leur législation sociale, ils ont créé un ministère du Travail, mais il n’y a vraiment rien à en attendre ! C’est la première salve. Vient la fin de l’année 1906. Nouvelle salve. Contre le ministre du Travail. Suite à une grève à Fougère, Viviani propose un arbitrage. C’est l’occasion, pour Merrheim, dirigeant de la Fédération de la métallurgie, de publier, dans la Voix du peuple du 30 décembre 1906, un article intitulé « L’étrangleur Viviani ». Merrheim revient sur le passé du ministre. En 1899, René Viviani avait été à l’origine d’un arbitrage, lors d’une importante grève qui s’était déroulée au Creusot. La grève avait été une victoire syndicale, dans la mesure où, avant le conflit, Le Creusot était un désert syndical. Par contre, l’arbitrage, accepté de part et d’autre, n’avait, ensuite, pas été respecté par les patrons. Merrheim accuse donc Viviani de vouloir renouveler à Fougère la même opération. On le voit, cette période est riche en luttes. Dès 1906, Clemenceau avait promis que le droit d’association serait reconnu aux fonctionnaires. Mais il leur dénie le droit syndical. Des postiers ayant passé outre l’interdit sont révoqués en 1906. L’année suivante, ce sera le tour d’instituteurs. Et puis, il faut évoquer les luttes de Draveil et de Villeneuve-Saint-Georges. Là, Clemenceau utilise des agents provocateurs. Encore une fois, cela se termine par des arrestations. Sur place, mais aussi au niveau de la direction de la CGT  . Ce qui n’est pas de nature à créer un climat de confiance.

Entretien réalisé par J. M.

l’Humanité du 29 janvier 2004

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