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Article de Dominique Plihon paru dans Politis n°778

Les Etats-Unis et le désordre économique mondial

vendredi 30 janvier 2004, par ATTAC .


L’unilatéralisme du gouvernement Bush, qui a conduit à la guerre en Irak au mépris de l’opposition d’une grande partie de l’opinion mondiale, se manifeste également dans le domaine économique et monétaire. Pour assurer sa réélection, le président américain orchestre un gigantesque déficit budgétaire causé par les cadeaux fiscaux à son électorat et qui s’élève à près de 400 milliards de dollars, soit environ 3 % du PIB des Etats-Unis. Il en résulte un besoin de financement considérable qui, compte tenu du faible taux d’épargne des ménages américains, donne lieu à un endettement extérieur sans précédent.

 Les Etats-Unis exporte ainsi leur chômage à l’étranger

Chaque année, les Etats-Unis empruntent environ 500 milliards de dollars, ce qui correspond au déficit de leur balance des transactions courantes. Sur une dette totale de 3 500 milliards de dollars de l’Etat américain, 1 400 milliards sont aux mains d’étrangers, en grande partie européens et surtout asiatiques. Ainsi, les Etats-Unis prélèvent l’essentiel de l’épargne mondiale, évinçant les autres régions du monde de financements qui pourraient contribuer à leur croissance. Ce déficit abyssal entraîne une dépréciation du dollar, qui est de l’ordre de 40 % par rapport l’euro. Cette évolution est une source d’inégalité profonde sur la planète car la baisse du dollar stimule l’économie américaine, les produits américains devenant moins chers, au détriment du reste du monde. Les Etats-Unis exporte leur chômage à l’étranger par ce mécanisme monétaire.

Pourquoi le Fonds monétaire international n’a-t-il pas critiqué ces déficits « jumeaux » (budgétaire et extérieur) et imposé un plan d’ajustement structurel au gouvernement américain alors qu’il inflige des punitions sévères aux pays les plus pauvres pour des transgressions moins importantes ? Pour quelle raison le pays le plus riche du monde pourrait-il vivre au-dessus de ses moyens au crochet du reste de la planète ?
Paradoxalement, la politique économique des Etats-Unis est le signe de leur affaiblissement. En effet, l’attitude défensive et protectionniste de Washington, hier sur l’acier, aujourd’hui sur l’agriculture et sur les textiles chinois illustre les difficultés de pans entiers de l’appareil productif américain.

Si les Etats-Unis ont été jusqu’à maintenant en mesure de s’endetter sans limites à l’étranger, c’est parce que cette dette est en dollar qui la principale monnaie de réserve internationale. C’est aussi parce que Wall Street est la place financière la plus importante et que l’économie américaine est la plus puissante. Mais l’expérience historique montre que l’hégémonie économique et monétaire n’a qu’un temps, et que la « soif de dollars » dans le monde pourrait se tarir. Pendant le XIXe siècle, la livre sterling a dominé le monde, jouant le rôle de monnaie de réserve, les « balances sterling » s’accumulant dans les coffres des banques centrales. Puis vint le déclin de la livre avec l’affaiblissement progressif de l ’empire britannique et la montée de l’économie américaine. La spéculation internationale contre la livre, fondée sur la défiance, entraîna les dévaluations de 1949 et de 1967, qui firent perdre à la monnaie britannique son statut de monnaie de réserve au profit du dollar.

 Fin de l’hégémonie des Etats-Unis, instabilité monétaire croissante

Il est difficile de prédire la fin de l’hégémonie des Etats-Unis, car ceux-ci sont encore largement conquérants aujourd’hui. Mais cette domination pourrait être progressivement remise en cause par deux séries de facteurs. D’abord, l’émergence sur la scène monétaire internationale de l’euro qui va concurrencer de plus en plus le dollar. Les marchés vont spéculer sur ces deux monnaies, l’une contre l’autre, ce qui va entraîner une instabilité monétaire croissante. Comme les autorités monétaires américaines (la Fed) et européenne (la BCE) pratiquent le laisser-faire (le benign neglect), les marchés ont toute latitude pour déstabiliser les monnaies. La deuxième source de l’affaiblissement américain (et européen), est la montée de nouvelles puissances économiques, telles que le Brésil, l’Afrique du Sud, l’Inde et surtout la Chine qui ont montré leur capacité de résistance lors du sommet de l’OMC à Cancun. La Chine, qui détient une grande partie des bons du Trésor américains, peut s’en débarrasser à tout moment et créer un mouvement de défiance à l’égard des Etats-Unis, ce qui représente une arme de « dissuasion » redoutable.

Ainsi, il y a aujourd’hui un risque considérable d’instabilité mondiale sur fond de guerre monétaire et commerciale. Prévenir cette éventualité implique une autre approche des relations internationales, fondée sur la coopération entre les peuples et leurs gouvernements, et non sur la concurrence et les antagonismes entre blocs, dont l’histoire montre qu’elle peut mener à des conflits mondiaux.

Dominique Plihon,

président du Conseil scientifique d’Attac France

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