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Un article d’Alternatives économiques de Septembre 2003

Mondialisation financière, pourquoi les libéraux n’y croient plus

Les bienfaits théoriques de la libéralisation financière sont démentis par la réalité.

mercredi 5 novembre 2003.


Des promesses non tenues

Faisant de nécessité vertu, les économistes ont justifié la mondialisation de la finance, en la présentant comme une réponse aux besoins de l’économie réelle et un facteur de croissance pour l’ensemble de la planète. Les marchés assumeraient au mieux les trois grandes fonctions d’un système monétaire et financier international : l’ajustement du taux de change, l’allocation de l’épargne mondiale et la répartition des risques liés à l’activité financière. Mais la réalité est nettement moins rose que la théorie.

Pour commencer, l’ajustement du change par le libre jeu de l’offre et de la demande de devises devait avoir trois vertus essentielles : ramener automatiquement les balances courantes à l’équilibre ; accroître l’autonomie de la politique monétaire, désormais consacrée à des objectifs purement internes ; décourager les spéculateurs, en rendant sans objet leurs paris contre des parités fixes.

En fait, la flexibilité du change a surtout produit une énorme instabilité monétaire, qui a nui à la croissance et à l’emploi. Moins de 5 % des transactions sur le marché des changes correspondent aujourd’hui à des opérations sur des biens et services, et les mouvements du change n’ont plus qu’un lointain rapport avec les fondamentaux [1] censés les guider. Du coup, les variations du change ne vont pas nécessairement dans le sens du rééquilibrage des balances des paiements. L’ampleur de ces variations est d’ailleurs telle que seules de grandes économies, relativement peu ouvertes sur l’extérieur, comme les Etats-Unis, dans une moindre mesure le Japon et aujourd’hui la zone euro, peuvent les supporter. Dans les « petits pays », le taux de change est une variable trop sensible pour être laissée à l’arbitrage capricieux des marchés : les autorités monétaires ne peuvent s’en désintéresser. Mais il est parfois tout aussi périlleux de vouloir ancrer sa monnaie à une grande devise que de la laisser flotter : la majorité des crises de change subies par les pays émergents depuis 1994 est liée à l’échec de stratégies de change fixes.

Qui en profite ?
Deuxièmement, le grand marché mondial de l’argent devait conduire à une allocation « optimale » de l’épargne mondiale. Optimale peut-être du point de vue des rendements financiers, mais sans doute pas du point de vue du développement et de la croissance mondiale. A cet égard, la « première » mondialisation financière, celle qui s’est développée entre 1840 et 1914, et qui a permis d’exporter une énorme masse de capital vers des pays neufs, en pleine expansion démographique et économique, a été un moteur de développement beaucoup plus évident.

La finance mondiale actuelle reste un jeu Nord-Nord, malgré le développement des marchés émergents dans les années 90. Les pays du Sud n’en bénéficient que marginalement, alors qu’ils prennent de plein fouet l’instabilité, notamment monétaire, qui en résulte. Les crises qu’ils subissent éloignent périodiquement les investisseurs internationaux, qui ne prêtent d’ailleurs qu’à un nombre très limité d’entre eux. En 2002, les capitaux qui se sont investis dans l’ensemble des pays émergents représentaient à peine le quart de ceux qu’attirent les Etats-Unis. En outre, depuis deux ans, plus de capitaux sont sortis de ces pays qu’ils n’en sont entrés. A l’inverse, les Etats-Unis profitent plus que jamais de la possibilité de faire financer leur déficit courant par le reste du monde.

L’expansion des marchés financiers a-t-elle au moins permis de mieux répartir les risques financiers ? C’est une des vertus revendiquées par la finance directe. Les titres de dette négociables, parce qu’ils peuvent passer de main en main et entrer dans le portefeuille d’une vaste gamme d’investisseurs, permettent de distribuer largement les risques qui pesaient jusqu’à présent sur les seules banques. Mais les risques n’ont pas pour autant disparu du système financier international. Ils se concentrent au contraire sur certaines institutions dont le comportement peut être très déstabilisateur. Ainsi, lors de la crise de 1997, on a beaucoup montré du doigt les banques asiatiques, leurs opérations opaques et leurs risques mal maîtrisés. Mais les foyers de risque ne sont pas seulement les banques et ils ne se situent pas seulement au Sud. En 1998, les autorités monétaires des Etats-Unis ont dû venir à la rescousse du hedge fund [2] américain LTCM, dont la faillite menaçait la stabilité du système financier international.

Les marchés financiers internationaux tiennent d’autant plus mal leurs promesses qu’on leur a abandonné tous les rôles : le flottement des monnaies fait mauvais ménage avec la mobilité incontrôlée des capitaux, et cette dernière fait des ravages dans des systèmes financiers opaques et mal surveillés. Pour stabiliser la finance, il faudra faire des choix.

par Sandra Moatti
Alternatives économiques n° 219 novembre 2003

Notes

[1Fondamentaux : désigne les données fondamentales d’une économie censées mesurer son état de santé.

[2Hedge fund : fonds d’investissement échappant aux restrictions habituelles sur la composition des portefeuilles et les transactions. Utilise massivement l’endettement (effet de levier) et les transactions de produits dérivés pour accroître le retour sur investissement.

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