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La refondation sociale du MEDEF

Le Medef : un projet de société

lundi 10 juin 2002, par Bureau national .


Le projet de « refondation sociale » tente essentiellement de remettre au goût du jour une pensée libérale qui eut son heure de gloire durant tout le 19e siècle, fournissant alors à la bourgeoise ses armes idéologiques dans son double combat contre les reliques de l’ordre féodal et le mouvement ouvrier naissant. Avant de sombrer, définitivement pouvait-on penser, pendant l’entre-deux-guerres.

Le discours de la « refondation sociale » s’alimente ainsi, en premier lieu, à la tétralogie libérale de base : individualité - propriété - liberté - égalité. Pour le libéralisme, aujourd’hui comme hier, l’Homme n’existe que sous la figure de l’individu, qui plus est conçu dans une perspective strictement individualiste, c’est-à-dire essentiellement comme une personne privée, séparée des autres et même opposée à eux, qui n’a donc de compte à rendre qu’à lui-même et ne peut ni ne doit en retour compter que sur lui-même ; en un mot : un être autocentré et auto référencé. Foin donc de toutes les solidarités, hormis celles somme toute limitées du réseau familial .

Cet individu, livré à lui-même, n’a d’existence et de dignité que pour autant qu’il est un propriétaire. Propriétaire tout d’abord de sa propre personne, de ses facultés physiques, morales, intellectuelles, dont il doit disposer le plus librement possible. Propriétaire par conséquent aussi des fruits de son activité individuelle, de leur accumulation dans le temps, fruits dont il peut faire bénéficier les siens, de même qu’il peut et doit pouvoir bénéficier des fruits accumulés de l’activité antérieure des siens. « L’unique et sa propriété » : telle est, en caricaturant le formule de Max Stirner, l’horizon indépassable de l’individualisme entrepreneurial et patrimonial qui gît au fond de la pensée libérale.

Quant à la liberté dont doit pouvoir jouir cet individu, c’est essentiellement celle d’échanger son bien contre celui d’autrui, d’acquérir dans l’aliénation (marchande) et d’aliéner son acquisition. Dans cette perspective, l’individu n’est jamais aussi libre que lorsqu’il se livre au trafic marchand, en cherchant à y satisfaire ses intérêts personnels. Dès lors, l’égalité revendiquée par la pensée libérale se réduit à celle des conditions de l’échange et dans l’échange : tous les individus doivent pouvoir librement et également accéder au marché, pouvoir y apporter à égalité d’obligations et d’opportunités leur bien. Qui son capital, qui son travail ou le produit de son travail, qui sa simple force de travail, peu importe, dès lors qu’il a quelque chose à vendre, il pourra aussi acheter. Il s’agit donc de l’égalité juridique qui résulte du contrat régissant l’acte d’échange marchand, comme plus largement de l’égalité de tous face aux conditions générale de l’échange.

Cette égalité formelle peut d’ailleurs parfaitement s’accommoder d’inégalités réelles, d’inégalités de situations socio-économiques, de revenu et de fortune, de pouvoir et de prestige, etc., dès lors que celles-ci ne résultent pas d’un privilège de droit. La contradiction entre les deux (entre égalité formelle et inégalités réelles), qui n’en est d’ailleurs pas une pour le libéralisme, peut s’atténuer en mettant en jeu la notion d’égalité des chances : la loi doit donner à chacun la même possibilité de faire valoir ses talents (ses aptitudes, ses capacités), de sorte que les inégalités sociales ne soient que la conséquence des différences de talents (intelligence, volonté, ténacité, etc.).

Cette tétralogie libérale s’appuie, en second lieu, sur une exaltation des vertus supposées du marché, que l’on ne retrouve pas moins à l’arrière-plan du discours de la « refondation sociale ». Ce fétichisme du marché s’alimente, d’une part, à la croyance en sa capacité autorégulatrice : grâce à la concurrence entre les producteurs comme entre les consommateurs, et grâce au jeu de balancier entre l’offre globale (des producteurs) et la demande globale (des consommateurs), tout marché tendrait toujours exactement vers son équilibre optimal. Autrement dit, le déséquilibre du marché (un excès d’offre ou un excès de demande) ne pourrait être que temporaire, passager, rapidement corrigé. Tout déséquilibre durable, ou pire, structurel, serait ou bien impossible, ou bien dû au fait qu’il existe des entraves au mécanisme autorégulateur du marché (des entraves à la concurrence : des situations de monopoles, des privilèges, etc.) qu’il s’agirait alors tout simplement d’écarter. Ce même fétichisme du marché s’appuie, d’autre part, sur la croyance dans le caractère spontanément harmonieux de ce même marché : dans sa capacité à harmoniser les intérêts particuliers de manière à ce que, de leur rencontre et concurrence, résulte spontanément l’intérêt général.

Croyance à laquelle l’image de la « main invisible » d’Adam Smith a fourni sa formule classique, que tous les libéraux n’ont depuis lors fait que décliner sous ses formes possibles et imaginables et qui continuent à bercer d’illusions les doctrinaires de la « refondation sociale ». Peut-on s’étonner dès lors que ce miraculeux mécanisme du marché, spontanément autorégulateur et non moins spontanément harmonieux, puisse passer pour le modèle même de toute organisation sociale, que le rapport marchand qui en est la cellule de base puisse être proposé par le libéralisme comme celui sur lequel tous les rapports sociaux doivent se régler et auxquels ils doivent tous être obligatoirement subordonnés.

Et puisque la « main invisible » du marché guide si sûrement les Hommes sur la voie de l’harmonie dès lors qu’ils ont la sagesse de s’y abandonner, il ne saurait être question de laisser toute autre main, par trop visible, se mêler de réguler la vie économique et sociale. Ainsi l’Etat doit-il se contenter, d’une part, d’écarter tout ce qui fait ou peut faire obstacle au marché (à la libre circulation des marchandises) et à la régulation marchande (par la concurrence) : les barrières légales ou coutumières, les privilèges de droit ou de fait, les situations de monopole, etc. ; d’autre part, de garantir les instruments de fonctionnement du marché, en l’occurrence la monnaie et le droit (l’exécution des contrats).

Autrement dit, d’assurer le cadre monétaire et juridique à l’intérieur duquel le marché peut et doit fonctionner. Et c’est tout.
Le libéralisme tend donc à réduire l’Etat à ses seules fonctions dites régaliennes :

  • battre monnaie (garantir la médiation monétaire pivot du marché ) ;
  • dire le droit (rendre la justice ) ;
  • exercer le monopole de la violence légitime, à l’intérieur (assurer la police ) et à l’extérieur (par la diplomatie et les forces armées).

Il en doit être le garant (monétaire, juridique et répressif) du bon fonctionnement des marchés.

Et haro sur l’Etat interventionniste, en particulier sur l’Etat providence, cette bête noire des libéraux. Il s’agit alors de s’en prendre à la réglementation du rapport salarial (des condition,s d’échange et d’usage de la force de travail), qui doit être démantelée, la force de travail devant traitée comme n’importe quelle autre marchandise (ce qu’elle est fondamentalement pour le capitalisme) dont le prix doit pouvoir fluctuer en fonction du simple rapport de l’offre et de la demande, rien (aucune réglementation ni rapport de force collectif) ne devant venir s’opposer à sa mise sur le marché ou à son retrait du marché si ce n’est l’état général du marché du travail. Mais est aussi visée la protection sociale proprement dite, les assurances sociales financées par l’impôt ou la cotisation obligatoire devant alors céder en tout ou au moins en partie leur place à des assurances privées, pour le plus grand bénéfice évidemment des assureurs. Ce n’est pas par hasard que le numéro deux du Medef  , Denis Kessler, défend avec tant de fougue les propositions de démantèlement de la Sécurité sociale : il est le président de la Fédération française des compagnies d’assurance...

Chacun pour soi et le marché pour tous, tel est en définitive le fin mot de la pensée libérale. Les tenants de l’ordre existant se sont cependant très rapidement aperçus que le deus ex machina qu’est censé être le marché est une divinité cruelle, et que sa main réputée invisible est une main de fer qui broie impitoyablement tous ceux qui n’ont rien à vendre, fût-ce seulement leur force de travail, ou qui ne parviennent pas à la vendre, temporairement, durablement ou définitivement : enfants, malades, infirmes, vieillards, etc.

Le parti du capital, spontanément libéral, se fait alors volontiers paternaliste, en contrevenant en partie à ses propres principes.
Sans doute, n’en somme nous plus au temps des dames patronnesses, et le baron Ernest-Antoine Seillières ne donne plus dans le patronage. Mais il n’est pas l’héritier du Comité des Maîtres de Forges pour rien, ces grands patrons qui, des de Dietrich aux de Wendel en passant par les Schneider, ont fourni, conjointement aux Peugeot et aux Michelin, dès la seconde moitié du 19e siècle et quelquefois jusqu’à tard dans le 20e siècle, des exemples de cette volonté de conformer le rapport entre capital et travail à celui entre père et enfants, maître et serviteur, seigneur et serf. Le projet de fonds d’épargne salarial, outre qu’il assure aux capitalistes une source gratuite de financement de leurs investissements, est surtout une manière d’aliéner les salariés à « leurs » entreprises et à « leurs » dirigeants, à les rendre solidaires   de ceux qui les exploitent et les dominent, en leur faisant intérioriser l’idée que leur sort est, pour le meilleur comme pour le pire, indissolublement lié aux résultats industriels, commerciaux et financiers de la firme qui les emploient. En cherchant à transformer chaque salarié en actionnaire de sa
propre entreprise par le biais ces fonds d’entreprise, la refondation sociale s’inspire non seulement des principes libéraux (chacun n’étant digne qu’en tant que propriétaire), mais encore de ces pratiques paternalistes qui cherchent à « moraliser » les travailleurs, hier par le biais de l’accession à la propriété de son logement ainsi qu’à d’autres services économiques et sociaux (économat, école, jardin d’enfants, hôpital, asile), aujourd’hui par la constitution d’un petit portefeuille d’actions censé assurer leurs revenus pendant leurs vieux jours. Dans les deux cas, c’est les enfermer dans les rets de l’entreprise-providence.

L’entreprise n’est d’ailleurs pas la seule institution à bénéficier ainsi du transfert de providentialité que la « refondation sociale » projette d’organiser au détriment de l’État. Là encore, en parfaite continuité avec le paternalisme d’antan, la famille se trouve elle aussi (re)mobilisée et revalorisée. Le familialisme a toujours été et restera une dimension constitutive du paternalisme. Car le démantèlement des systèmes publics de protection sociale, l’affaiblissement par conséquent des solidarités impersonnelles organisées par l’État entre individus à l’intérieur d’une même catégorie sociale, comme catégories sociales et entre générations, ne peut aboutir qu’à renforcer la nécessité et l’importance des solidarités personnelles, essentiellement sur une base familiale. D’ores et déjà les difficultés, qui sont allées grandissantes au cours des deux dernières décennies, d’insertion des jeunes sur le marché du travail, la transition de plus en plus problématique d’une partie d’entre eux du système de formation initiale à un premier emploi stable, n’ont pu être palliées que par une mobilisation accrue des familles, sur le plan monétaire comme sur le plan relationnel. De même, si le chômage de masse et le développement de la précarité n’ont pas fait plus de ravage encore, c’est parce que le filet de protection tendu par le réseau familial (là où il existe) est parvenu à combler les trous de celui offert par un État-providence en peau de chagrin. Qu’en serait-il demain si les projets de démantèlement de l’assurance vieillesse et de l’assurance maladie concoctés par le Medef   trouvaient à se réaliser ? Chacun ne pourrait plus compter, pour faire face aux nécessités et aléas de l’existence, outre ses moyens personnels souvent insuffisants, que sur ce qu’il pourrait s’assurer de solidarité familiale. Et c’est le moment de rappeler combien cette dernière expression sert souvent d’euphémisme masquant un appel redoublé à la disponibilité féminine, les femmes étant les chevilles ouvrières de la providence familiale.

Mais les projets de « refondation sociale » comprennent une face plus inquiétante encore, pourtant parfaitement articulée tant avec son culte des vertus de l’individualisme entrepreneurial et patrimonial qu’avec ses rémanences de paternalisme. Il s’agit de son discours insécuritaire, qui mêle étrangement l’exaltation de l’insécurité, érigée au rang de vertu et valeur majeures, et sa condamnation, dès lors qu’elle prend la forme d’une atteinte à la propriété des biens et à la liberté des personnes.

Chevalier des temps modernes, l’entrepreneur capitaliste s’enivre volontiers de sa geste conquérante. Il se présente comme cet homme qui n’hésite pas à prendre des risques, à se lancer dans l’aventure de la « libre entreprise », à affronter les risques du marché, là où d’autres, frileux et peureux, préfèrent vivre quiètement à l’abri de la protection de l’Etat ou de toute autre forme de régulation collective volontaire. Telle serait sa supériorité sur ces derniers, qui justifierait par avance et son pouvoir et ses gains. Et le Medef   de fustiger toutes les structures de protection qui permettent à trop de monde de vivre sans risque des « rentes » de l’Etat-providence. Soumettre les Hommes, le maximum d’Hommes, au risque du marché, tel est l’un des autres leitmotive du discours de la « refondation sociale ».

Fait sans précédent dans son histoire, l’organisation patronale se définit désormais elle-même comme un acteur politique, qui ne se satisfait plus de déléguer à d’autres (les partis dits de gouvernement) le soin de défendre plus ou moins bien ses intérêts. Elle exige, à Strasbourg, d’être traitée en « partenaire » par les pouvoirs politiques institutionnels, c’est-à-dire d’être associée en tant que telle à la définition et à la conduite des affaires publiques, si ce n’est de leur apporter une contribution déterminante. Cette prétention s’appuie - c’est un autre changement - sur un abondant travail théorique qui développe une vision quasi-totalitaire du rôle de l’entreprise dans la société, comme nous le verrons plus loin.

Dans son nouveau discours, le patronat se présente comme le vecteur décisif de changement dans la société française ; il se veut le parti de la réforme, voire celui de la (contre) révolution dans une logique qui, comme le souligne à juste titre le sociologue Jean-Pierre Le Goff, « remet ouvertement en cause nombre de droits acquis ». Mais le projet est plus global encore. Il ne se limite pas à la sphère dite du social stricto sensu. Devant ses troupes, le président du Medef   explique que l’exigence de compétitivité globale » donne désormais aux « entrepreneurs » un droit de regard sur l’éducation, la santé, la formation, l’emploi, le fonctionnement de l’État, etc. Denis Kessler invente, pour sa part, le concept de « vision entrepreneuriale de la société ».

 Un totalitarisme « light » en guise de nouvelle utopie sociale

Pour comprendre ce que sous-tend la « refondation », cette offensive lancée sur tous les dossiers sociaux par l’organisation patronale, il est indispensable de se reporter aux textes, tribunes et articles dans lesquels le Medef   justifie sa démarche. En effet, jamais dans l’histoire sociale, une organisation patronale n’aura éprouvé le besoin de conceptualiser autant, de peser idéologiquement sur la société.
II apparaît ainsi que le Medef   propose ni plus, ni qu’une nouvelle « utopie sociale », et ce, au moment personne n’ose mettre en avant cette question.

Cette utopie-là, comme nous allons le voir, cache à des logiques fondamentalement antidémocratiques et réactionnaires. Tout tient en une phrase, tirée d’un long entretien - essentiel pour comprendre la « refondation sociale - accordé par Ernest-Antoine Seillière en juillet 2000 à la revue Risques/Les Cahiers de l’assurance : « Nous avons la conviction, déclare-t-il, que l’entreprise constitue la cellule de base de la société et que s’il faut réhabiliter la prise de risque cela ne peut se faire que par elle. » Cette phrase synthétise deux axiomes de base posés par les nouveaux idéologues du Medef   : l’entreprise comme principe d’organisation la société ; la prise de risque comme valeur fondatrice « nouvelle » éthique légitimant moralement le capitalisme. C’est autour de ces deux axes que le Medef   entend entreprendre un véritable travail idéologique auprès de l’opinion.

Toujours dans son entretien aux Cahiers de l’assurance véritable florilège de la pensée patronale actuelle, M. Sisouligne encore que « les intérêts de l’entreprise recoupent l’intérêt général, voire même l’intérêt national ». C’est pour cela, assure-t-il, « qu’en défendant les valeurs de l’entreprise nous avons le sentiment de défendre les valeurs nationales ». Aujourd’hui, explique-t-il, « nous vivons une contrainte entre un univers économique de plus en plus mondialisé et un État national qui, dans un contexte plus risqué pour les entreprises, ne fonctionne plus comme un réducteur de risques mais au contraire comme un producteur de risques ».

Ces développements appellent immédiatement deux remarques. Si l’entreprise est la cellule de base de la société, alors le marché est obligatoirement l’unique mode de régulation sociale et a vocation à englober tous les champs de l’activité humaine. Rien ne doit échapper à sa logique. C’est donc bel et bien une ambition totalitaire - au sens premier du terme - qui transpire de la nouvelle pensée patronale.
Du fait de la mondialisation et des exigences de compétitivité économique, c’est l’entreprise qui incarne l’intérêt général, nous explique le Medef  . En clair, la politique ne peut être et ne doit être qu’au service de la propriété du capital et ce, sans partage. Tout le pouvoir aux propriétaires... on en revient au système censitaire : ce n’est plus un Homme égal une voix mais des actions égales toutes les voix.

L’organisation patronale balaie elle-même la fiction d’un État neutre, arbitre entre des intérêts divergents. L’Etat se doit d’être à son service, rappelle-t-elle, et se contenter de tâches minimum, la sécurité et l’ordre public pour le confort des affaires.

Toute notion de luttes, de conflits est évacuée dans la nouvelle pensée patronale qui développe une vision communautariste de l’entreprise et du monde qui l’entoure. Il n’y a pas d’intérêts divergents : le patronat et les salariés appartiennent à la même communauté, celle de l’entreprise. La notion de contre-pouvoir, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’entreprise, n’a pas lieu d’être, On sait que la démocratie dans l’entreprise n’a aucun sens et que l’entreprise est une structure antidémocratique par excellence, la relation patron-salarié étant intrinsèquement inégalitaire. Le Medef   ne répond évidemment pas sur ce terrain. Ce qui compte, pour lui, c’est que s’impose sa vision, celle de l’entreprise comme « association d’entrepreneurs à différents niveaux de responsabilité ». Comme nous le verrons, cette définition est loin d’être anodine : non seulement elle gomme idéologiquement tout antagonisme entre patrons et salariés et remet au goût du jour une collaboration capital-travail, mais elle a aussi pour conséquence d’ouvrir la voie à un nouveau mode de salariat, où la rémunération devient flexible car de plus en plus liée aux résultats de l’entreprise.

 La bataille sur l’éthique}

« Le capitalisme ne se développe que là où il fait société. » Cette réflexion de l’historien Fernand Braudel connaît une seconde jeunesse dans les publications patronales. Il n’est pas une revue « entreprises », pas une lettre d’information d’un Medef   local qui ne la reproduise jusqu’à satiété. « Faire société », cela signifie emporter l’adhésion en définissant un système de valeurs qui confère une légitimité incontestable. Ce système de valeurs - ce que Luc Boltanski et Eve Chiapello ont appelé dans un ouvrage récent « l’esprit du capitalisme »* - est nécessaire à chaque époque pour obtenir l’engagement du plus grand nombre. On pourra en conclure que le Medef   est aujourd’hui saisi par une sorte de poussée de fièvre idéologique inopinée... Ou qu’il anticipe une situation où cet engagement du plus grand nombre risque de ne plus aller de soi, au moment où les modes d’organisation et de gestion des entreprises réclament une collaboration et une implication inédites de la part des salariés.

En fait, ce sont les penseurs patronaux qui nous livrent eux-mêmes la clé. Ils donnent précisément raison à Luc Boltanski et Eve Chiapello qui, dans leurs analyses, de se justifier et de répondre à ceux qui le critiquent pour mobiliser les individus dans l’accumulation illimitée des richesses ».

Dès lors, le Medef   s’inquiète très vivement de la bataille sur la « morale ». Denis Kessler et François Ewald, ses deux théoriciens, consacrent ainsi énormément d’efforts, dans leurs travaux, à forger une légitimité éthique au capitalisme.

Ce n’est pas un hasard si le sujet - le capitalisme est-il moral ? - était à l’ordre du jour d’une des discussions plénières de l’université d’été 2000 de l’organisation patronale6. En 2001, cette question « éthique » a été promue au rang de thème principal des travaux d’été du Medef   sous l’intitulé « La création de valeurs, le respect des valeurs ». Les ateliers proposés donnent une première idée de la manière dont le Medef   entend piloter cette problématique. Il est ainsi, entre autres sujets, question de plancher sur « L’entreprise, acteur du savoir », « Intérêt général, argent privé », « L’entreprise sanctifiée ou diabolisée ? », « Jusqu’où ira la responsabilité civile, pénale et morale de l’entreprise ? », « Malbouffe : réalité ou propagande », « entreprises mondialisées : acculturation ou ethnocide culturel ? », « Les valeurs de l’entreprise : vieilles lunes ou étoiles montantes ? » ou « A quelles conditions le dialogue social est-il une valeur ? ». Certaines tables rondes, assez amusantes, en disent long sur les prétentions du Medef   dont les adhérents sont censés également réfléchir sur « Art et entreprise » ou... « entreprise et valeurs esthétiques » !

Dans la plaquette de présentation de ce séminaire, l’organisation patronale explique, pas peu fière, qu’elle entend « relever le défi de l’éthique sur le terrain qu’ont précisément choisi les détracteurs avoués ou dissimulés de l’entreprise », en prenant soin de rappeler que « les entreprises n’ont pas mauvaise conscience » et qu’« elles ne renoncent nullement à créer de la valeur, le plus de valeur possible, malgré les aléas des marchés financiers ». Pour autant, le côté maladroit et plastronnant de la déclaration cache un réel trouble.

L’air du temps est moins doux qu’escompté. Vu du Medef  , il est des signes qui ne trompent pas. « Le drame du capitalisme de demain, peut ainsi écrire immédiatement après le sommet de Gênes, un éditorialiste comme Jacques Julliard, c’est son incapacité radicale à tirer de son organisation économique des principes généraux, autrement dit des valeurs. »

Le chroniqueur dit haut et fort son souhait que les mobilisations antimondialisation de Gênes portent un coup fatal au « capitalisme arrogant ». Mais existe-t-il un capitalisme modeste ? M. Julliard semble y croire. Toutefois, sa prise de position est importante. Elle émane de l’une des figures de cette deuxième gauche qui fut si prompte à faire sienne les réalités du marché. Elle révèle l’existence d’une fêlure dans le consensus dont voulait se prévaloir le Medef  , fêlure qui va jusqu’à rattraper une personnalité intellectuelle proche de la CFDT  . Quelques jours plus tard, Alain MinC tente d’y mettre le holà et dit l’agacement des milieux d’affaires face au « tohu-bohu » et à la « capitulation générale devant les héros de Gênes ».

Tant les réactions de désapprobation suscitées par les plans sociaux annoncés par Danone ou Marks & Spencer, que le grand scepticisme de l’opinion sur le fait que « les licenciements d’aujourd’hui font les emplois demain », selon la formule de rigueur durant les années 80, inquiètent le patronat. « Tous les réflexes politiques émotionnels qui viennent bloquer le processus d’adaptation, en le considérant lui-même comme coupable et négatif, inspirent des phénomènes de refus et de blocage qui sont mortels pour les entreprises », plaidait, au cœur de l’été 2001, le président du Medef  .

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