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Tribune de Laurent Cordonnier

C’est quoi, 43 milliards d’euros ?

par Laurent Cordonnier

mercredi 11 juin 2003.


Le projet de réforme des retraites du gouvernement repose sur l’allongement de la durée de cotisation et la baisse des pensions pour « sauver » le système de retraite par répartition. En apparence, on actionne deux leviers parmi les trois susceptibles de contribuer à un rééquilibrage sur le long terme, l’action sur le taux de cotisation étant laissée de côté. En réalité, la véritable variable d’ajustement se révélera être le niveau des pensions. Tant qu’il existera un volant de chômage important, les salariés âgés ne parviendront pas, en effet, à allonger leur durée de travail, le calcul économique des employeurs étant vite fait entre l’embauche d’un jeune salarié fraîchement sorti de l’école, payé aux conditions du marché, et le maintien en poste d’un salarié âgé bénéficiant d’une rémunération améliorée par l’ancienneté. En pratique donc, le seul levier actionné est le montant des pensions programmé pour s’ajuster aux évolutions démographiques et au volume de l’emploi. Le montant effectif des pensions versées dérivera au gré des années de cotisations manquantes, des décotes envisagées et de la désindexation salariale des pensions.

C’est dans cette perspective parfaitement anticipée d’une baisse sensible des pensions que le projet de loi, dans son titre V, prévoit explicitement le développement des formules de capitalisation... sans qu’on se demande par quel miracle les salariés et les entreprises parviendraient à verser à ces fonds de pension les cotisations supplémentaires qu’ils sont censés ne pas pouvoir supporter lorsqu’il s’agit de financer le système par répartition !

L’alternative, si l’on ne veut pas gager l’avenir des retraites sur un hypothétique allongement de la durée de travail (ou si l’on souhaite bénéficier de l’allongement de la durée de vie sous forme de temps libéré) est de programmer une augmentation des prélèvements destinés à financer les pensions. Mais c’est précisément une solution que le gouvernement ne parvient plus à envisager. Tout le problème, dans son raisonnement, partirait justement de là : de l’énormité des cotisations qu’il faudrait lever pour rééquilibrer le système : 43 milliards d’euros en tout, chaque année, à partir de 2020. Enorme ! Or c’est quoi, 43 milliards d’euros par an ? C’est grosso modo 3 % de la richesse produite par l’ensemble des travailleurs résidant en France durant l’année 2001. Mais en réalité, compte tenu de la croissance estimée du produit intérieur brut (PIB) d’ici à 2020 (environ 40 %), cela ne ferait que 2,1 % de la richesse produite en 2020. Si l’on ne considère que l’augmentation des revenus intervenue sur la période (les 40 %), il faudrait donc en consacrer 7,5 % (soit 1/13) à payer les pensions pour maintenir l’équilibre. Qui ne serait tenté par un jeu où l’on promettrait d’augmenter le revenu d’un joueur de 40 % à condition qu’il reverse 1/13 de cette augmentation à son voisin (ou plutôt : à son petit-fils)… lequel lui remettrait plus tard cette même somme, au moment où il lui faudrait prendre sa retraite ?

Pour s’en faire une autre idée, 43 milliards d’euros c’est également les deux tiers de ce que les salariés ont dû concéder aux entreprises depuis le début des années 1980, dans le partage de la valeur ajoutée (le partage salaire-profit). On peut dire que, par rapport à cette époque, les détenteurs du capital « prélèvent » chaque année aux salariés 61 milliards d’euros (qui correspondent aux 8 points de valeur ajoutée en moins par rapport à la situation des années 1980).

43 milliards, c’est un peu moins que le montant des dividendes perçus par les ménages fortunés durant l’année 2001, soit : 46,1 milliards d’euros. Ces sommes, qui représentent typiquement le fruit de la capitalisation, sont exactement celles qui manquent pour financer le système par répartition à l’horizon 2020. Quand on dit que l’institution d’un système par capitalisation risque de cannibaliser le système par répartition, on est donc à moitié dans le vrai : c’est déjà fait. Les 8 points de valeur ajoutée pris aux salariés et qui manquent à l’appel pour financer les pensions servent déjà, aujourd’hui, à alimenter le flux des dividendes payés aux ménages actionnaires. 43 milliards d’euros, c’est encore à peu de chose près le montant des intérêts payés en 2001 sur la dette de l’ensemble des administrations publiques, soit 46,7 milliards d’euros. On comprend qu’il importe de faire passer le message selon lequel il s’agirait là du résultat de la gabegie des dépenses publiques. Mais pour ceux qui pensent que la dette provient de ce que l’on n’a pas su (ou voulu) prélever l’impôt sur ceux qui peuvent le payer, l’interprétation est tout autre : non content d’avoir réduit les impôts pour les catégories aisées, l’Etat leur offre la possibilité de placer l’épargne qui en résulte dans les titres de la dette publique. Pour les prêteurs, l’argent économisé sur l’impôt rapporte encore du 5 % ! Une fois monté en régime, ce petit jeu fait qu’à lui seul le paiement des intérêts de la dette suffit à entretenir le déficit budgétaire ! Dommage que ceux qui ont su hier mettre au point cette pompe à argent public en direction des plus riches n’appliquent pas leur génie à trouver les dérivations qui feraient couler à l’avenir ce flot dans les caisses de retraites !

43 milliards d’euros, c’est enfin les pertes cumulées de France Télécom (20 milliards) et de Vivendi (23 milliards) pour l’année 2002. Ces pertes s’expliquent par le fait que ces deux sociétés ont procédé à des acquisitions d’autres sociétés, à des prix exorbitants, lorsque les cours étaient au sommet de la bulle spéculative. Cet argent perdu par les deux sociétés françaises n’est cependant pas perdu pour tout le monde. Les actionnaires des sociétés rachetées ont empoché le prix fort qu’on leur a payé à l’époque, et leurs gains sont justement ceux que France Télécom et Vivendi ont passés en pertes cette année. Or les vrais payeurs seront en définitive les salariés de ces deux sociétés, dont une partie du travail effectué durant les prochaines années servira à rembourser la dette créée à l’occasion de ces achats. Ainsi, on peut dire que dans les trois ou quatre prochaines années, les salariés de France Télécom et Vivendi devront fournir une bonne partie de l’effort que devrait fournir l’ensemble des salariés français pour financer le surcroît annuel des pensions en 2020. Voilà qui donne peut-être une idée plus précise de ce que valent 43 milliards d’euros. Certes, ces éléments de réflexion ne suffisent pas à eux seuls à esquisser des solutions.

Mais ils contribuent peut-être à mettre en doute la sincérité de ceux qui n’ont que l’« équité » à la bouche pour rationaliser une régression historique.

Laurent Cordonnier est maître de conférences d’économie à l’université Lille-I.

Tribune publiée sur le siteVIVE LA REPART !

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