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La fin de l’orthodoxie libérale

samedi 5 avril 2003.


Il y a, dans l’évolution du monde, plusieurs indices concurrents. L’Organisation mondiale du commerce piétine et cède la place à des accords bilatéraux. La hausse annuelle des échanges internationaux est revenue d’une tendance antérieure de 10 % aux alentours de 2 %. Les investisseurs internationaux fuient le risque et, mise à part la Chine, concentrent leurs placements dans les pays riches. Les quatre grandes régions monétaires (dollar, euro, yen japonais, yuan chinois) sont tentées d’engager une guerre mondiale des changes à coups de dévaluations compétitives. Les gouvernements des grandes nations développées ont remisé la vertu budgétaire et renouent avec des politiques de déficit. Face à la crise que traversent certains secteurs, ils ont recours à l’interventionnisme étatique : plan de soutien à l’agriculture, à l’acier et au transport aérien aux Etats-Unis, maintien de la PAC en Europe, défense de l’industrie en Allemagne, nationalisation des banques au Japon.

A cette liste, ajoutons : le président de la première puissance mondiale tourne le dos aux instances multilatérales nées en 1945. Enfin, l’ensemble des pays développés augmentent leur budget de défense et de police pour lutter contre le terrorisme et l’insécurité, ce qui peut se comprendre, à condition de ne jamais oublier que cet argent considérable est détourné d’activités civiles beaucoup plus productives pour améliorer le sort des hommes.

 LA MENACE DE DÉFLATION

Est-ce la fin d’un grand cycle libéral ? La première phase de mondialisation du XIXe siècle s’est arrêtée avec la Grande Guerre de 1914 et la Grande Crise de 1929. Le monde a alors traversé un demi-siècle de fermeture, de protectionnisme et de nationalismes. Assistons-nous à l’achèvement de la seconde phase de mondialisation, ouverte en 1945 par la baisse des barrières douanières et amplifiée, dans les années 1980, par le recours aux politiques monétaires et budgétaires orthodoxes (lutte contre l’inflation et équilibre des comptes publics) ?

Le contexte mondial favorise, en tout cas, un tournant, peut-être provisoire. Hier, la tendance était d’aller vers plus de libéralisme. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Les politiques nationales reprennent de l’importance et les préceptes libéraux orthodoxes sont révisés, sinon en partie abandonnés. C’est le cas, dans les pays en développement, des politiques dites « d’ajustement » prônées par le FMI lors des crises (austérité, libéralisation, privatisation). Elles sont désormais amendées de considérations locales, politiques, sociales, institutionnelles.

C’est le cas, dans les pays développés, des politiques monétaires. En témoigne le débat qui partage les économistes français sur le thème de la déflation (Cahier N° 1 du Cercle des économistes, mars 2003). Pour Michel Aglietta (Cepii), Jean-Paul Betbéze (Crédit lyonnais) ou Patrick Artus (Caisse des dépôts), un processus est en marche qui menace de pousser l’économie mondiale dans un cercle vicieux de crises sans issue. S’il n’est pas encore temps de sonner le tocsin, il faut dès aujourd’hui en saisir la corde, parce que le phénomène est déjà à l’œuvre pour détruire les économies japonaise, allemande et hongkongaise.

De quoi s’agit-il ? La déflation est, au contraire de l’inflation, une baisse importante et durable des prix. Un enchaînement dramatique intervient lorsque cette chute est telle que les taux d’intérêt réels (le nominal moins l’inflation) augmentent. Les agents voient alors leur endettement grossir et la faillite arriver. Ils réduisent leur demande et l’économie plonge. C’est ce que vit le Japon depuis dix ans, explique Patrick Artus. Après la chute de la Bourse et de l’immobilier (1990), tous les prix sont partis à la baisse. La banque centrale a tardé à ajuster ses taux d’intérêt (1995) et entretemps les faillites se sont multipliées et les banques, très engagées, ont accumulé des monceaux de créances douteuses. Elles ont cessé de prêter. Dès lors, et c’est ici où nous voulions en venir, la politique monétaire classique perd toute efficacité. Baisser les taux (ils sont à zéro au Japon) ne sert à rien puisque les banques ne manquent pas de liquidités mais de capital. Il faut reconstituer ce « haut de bilan », c’est-à-dire intervenir plus directement.

Comment ? Trois solutions, dans un ordre de gravité croissant. Soit la banque centrale rachète des actifs douteux aux banques. Soit elle les rachète mais à un prix supérieur au prix de marché pour les aider plus encore. Soit le gouvernement nationalise carrément. C’est cette dernière issue qu’a choisie le Japon : en y injectant 70 milliards d’euros, le gouvernement est devenu le premier actionnaire des banques, sans d’ailleurs être parvenu à les assainir.

 INDISPENSABLE ET DANGEREUX

Pour beaucoup d’économistes, l’Allemagne est sur la même pente et elle pourrait y aspirer l’Europe. Le choc de la réunification et l’entrée dans l’euro à un niveau de conversion du mark trop élevé placent notre voisin « dans une situation limite », selon Patrick Artus. La Banque centrale européenne règle ses taux sur l’ensemble de la zone, ce qui est très défavorable à l’industrie allemande, qui souffre, plus que les autres pays, du facteur mondialisation : la Chine fait peser sur l’ensemble des prix industriels mondiaux une pression à la baisse. La solution serait, là encore, de renflouer directement les banques germaniques.

Pour nos économistes, le danger n’est plus l’inflation, mais la déflation ; il est donc temps d’envisager de rompre avec les dogmes monétaires d’hier. Même la Federal Reserve américaine s’interroge.

Tous ces virages hétérodoxes ne forment pas un renoncement au libéralisme. La bataille se joue où se mêlent des révisions d’ordre pragmatique qui sont bénéfiques mais aussi des égoïsmes nationaux qui sont négatifs. Le jeu est à la fois indispensable et dangereux. Si les pays se laissent aller à la fermeture sur eux-mêmes ou sur des zones régionales, alors les grands courants d’échanges multilatéraux risquent de se tarir et les innovations de ralentir.

Eric Le Boucher
LE MONDE du 5 avril 2003

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