Le poids des investisseurs étrangers est devenu la variable-clé pour comprendre les bouleversements majeurs qui affectent la France depuis deux décennies.
Analyse. Le cap à suivre est clair. C’est celui du profit pour l’actionnaire. S’il faut résumer d’un chiffre la formidable mutation qu’a vécue le capitalisme français depuis deux décennies, au lendemain du tournant de la rigueur de 1983, sans doute est-ce celui sur la part des investisseurs étrangers dans le capital des firmes françaises qu’il faudrait retenir. Car dans ce taux de près de 43,7 % qui émerge de cette enquête du Monde, on peut lire d’innombrables évolutions : l’ébranlement qu’a connu le modèle rhénan, auquel la France s’est si longtemps rattachée ; le délitement du pacte social qui allait avec lui ; l’irruption du modèle anglo-saxon et de nouvelles règles de gouvernance des entreprises...
Au moment où la France négocie ce tournant de la rigueur, le capital des grandes firmes hexagonales n’est, de fait, que faiblement internationalisé. On estime ainsi qu’en 1985 les investisseurs étrangers ne représentaient que 10 % de la capitalisation boursière de Paris.
A l’époque, le capitalisme français est d’un type particulier. Vivant à l’abri de l’Etat, dans un système d’endogamie avec lui, protégé par un système complexe de participations croisées, les grandes entreprises françaises constituent un étrange réseau, protégé, ou presque, de toute OPA. En quelque sorte, au bonapartisme politique instauré par les institutions de la Ve République répond un bonapartisme économique - un "capitalisme monopoliste d’Etat", comme disaient dans leur jargon les communistes de l’époque.
Ce système était à ce point verrouillé que même les premières privatisations, celles de 1986-1988, ne l’ont pas ébranlé. Avec les "noyaux durs" qui ont, à l’époque, été instaurés, cette forme de capitalisme rhénan, autoprotégé de toute agression extérieure, a perduré encore quelques années.
Mais, finalement, le temps a fini par faire son œuvre. Sous l’effet des privatisations, qui ont massivement repris en 1993, du débouclement des participations croisées que cela a entraîné, le capitalisme français a alors engagé une véritable mue. Quasiment impensables en France (comme d’ailleurs en Allemagne), les OPA sont devenues possibles. Et on a vu, en 1995, un premier grand raid boursier (en fait non victorieux), celui de l’italien Generali sur les AGF. Et puis surtout on a vu ce qui était autrefois inconcevable en France : une extraordinaire montée en puissance des investisseurs étrangers, et notamment des grands fonds de pension anglo-saxons, dans le capital des entreprises françaises. En quelques années, la part des investisseurs étrangers dans le capital des firmes du CAC 40 grimpe donc du seuil de 10 %, enregistré en 1985, à près de 37 % en moyenne en 1997, l’année où Lionel Jospin accède à Matignon. Ces investisseurs pourraient être les principaux intéressés par la mise sur le marché de 8 % du capital de Renault par l’Eat, annoncée le lundi 28 juillet, une mesure symbolique s’il en est.
L’histoire aurait-elle été la même si la France n’avait pas été un "capitalisme sans capitaux" ? Que serait-il advenu si le pays avait disposé de grands fonds de pensions, capables de s’investir durablement dans les groupes privatisés ? Plus fermée que d’autres pays, la France est, quoi qu’il en soit, atteinte d’un complexe libéral et s’ouvre aux investisseurs étrangers dans des proportions inconnues chez ses grands voisins, même les plus libéraux d’entre eux. A titre de comparaison, ce fameux taux est, à la même époque, de 8 % aux Etats-Unis et de 16 % en Grande-Bretagne.
En peu de temps, la France a basculé du capitalisme rhénan vers le capitalisme anglo-saxon. Du même coup, toutes les règles du jeu ont été modifiées. C’est l’actionnaire aujourd’hui qui commande. Et le cap à suivre est clair, c’est celui de la shareholder value - le profit pour l’actionnaire.
On se souvient des turbulences que cette mutation a occasionnées pour Lionel Jospin. Lui qui espérait réhabiliter le volontarisme en politique est souvent apparu impuissant face à ce nouveau capitalisme de plus en plus conquérant. Des premiers "licenciements boursiers" de Michelin à ceux chez Danone, en passant par la fermeture de Marks & Spencer, la chronique sociale a ainsi été tout entière occupée, pendant de longs mois, par les effets, parfois dévastateurs, de cette nouvelle économie, contraignant finalement Lionel Jospin à admettre ce qui était à l’opposé de son ambition initiale : "L’Etat ne peut pas tout."
Apparition des working poor, les travailleurs pauvres, générés par les nouvelles formes d’emploi précaire, développement d’une nouvelle couche d’entrepreneurs ou de cadres dirigeants faisant rapidement fortune, grâce notamment à l’envolée des stock-options : la France découvre de nouvelles inégalités, et se déchire autour de controverses inattendues, celles occasionnées par exemple par le "golden parachute" de Philippe Jaffré, les indemnités qu’il a perçues lors de son départ de la présidence d’Elf. Alors que le capitalisme rhénan reposait sur le compromis social et la politique contractuelle, le capitalisme patrimonial qui lui succède impose - cela devient vite le principal cheval de bataille du Medef - une "refondation sociale".
C’est donc à l’aune de ces évolutions qu’il faut décrypter les nouvelles données statistiques révélées par l’enquête du Monde. Elles suggèrent, en effet, que cette part des firmes françaises détenues par les investisseurs étrangers a encore progressé, passant de 37 % en 1997 à 43,7 % aujourd’hui. Mais depuis un à deux ans le taux commence à se stabiliser, avec même, parfois, certains désengagements.
Il reste très impressionnant. Même la Grande-Bretagne n’a pas atteint ce record : la part des investisseurs étrangers y culminait à 31,1 % en décembre 2002, selon les données du London Stock Exchange. Dans cette mutation vers le capitalisme anglo-saxon, la France a donc fait du zèle et en a payé le prix, social notamment.
Mais ce chiffre, désormais stabilisé ou en voie de l’être, suggère que la France a maintenant atteint un palier. Le capitalisme anglo-saxon l’a définitivement emporté sur son rival rhénan et aborderait maintenant une période, si l’on peut dire, de maturité. Cela veut-il dire que la France est en passe de surmonter les excès dans lesquels elle a versé quand elle est passée d’un capitalisme à l’autre ? On est tenté de le penser. Car bien des choses depuis 1997 ont évolué. Pour ne citer que ces quelques exemples, Michelin s’est appliqué à démontrer qu’il n’était pas le champion que l’on pensait des "licenciements boursiers" ; l’aventure Messier à la tête de Vivendi a été brutalement interrompue, et la place de Paris peut prétendre qu’elle a su y mettre un terme.
Mais qui dit palier ne dit pas forcément stabilité. Car si la Bourse se porte mieux et si les OPA reprennent, la géographie du capitalisme français pourrait être de nouveau bouleversée. Après le raid du canadien Alcan sur Pechiney, d’autres OPA encore plus spectaculaires pourraient accélérer ces mutations. La possibilité qu’a désormais le britannique Vodafone de lancer une OPA sur Vivendi à partir de janvier 2004 en est une parfaite illustration.
Laurent Mauduit
LE MONDE du 29 juillet 2003